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30 Septembre – 3 Octobre Darwin –
Une semaine de douceurs : fruits tropicaux, lit de plume, vins, viandes et galipettes. La saison des pluies s'avance, les mangues murissent et je dors comme un enfant pas sage .
25-29 Septembre Conférence de confrères et consoeurs consacrés et concentrés sur leurs sujets respectifs – Cairns
            A peine sorti du bush, débarquer dans une conférence académique est quelque peu vertigineux ; en l’occurrence il s’agissait de la conférence de la société des anthropologues australien (oui madame), à Cairns, c’est-à-dire au bord de l’Océan Pacifique, c’est vous dire le sérieux de l’entreprise.
Il y a une telle distance entre l’expérience du terrain et les cercles académiques où l’on se présente des papiers bien polis et finis, où l’on s’écharpe à coup de théoriciens autour d’une tasse de thé, où l’on discute tellement de choses de gens et des phénomènes sociaux qui les attachent que l’on en viendrait presque à oublier qu’ils sont bel et bien réels. Une telle distance !
Le métier d’anthropologue est fondé sur cette drôle d’expérience que l’on appelle terrain, ou l’aspirant devient, corps et âme, son instrument de connaissance. Apprendre par l’expérience, par la navigation dans les cercles, par l’orientation dans les factions, par la nourriture et le climat, les temps de mouvement et de repos. Apres avoir fait l’expérience de cette différence, l’avoir vécue pour un temps, l’anthropologue s’acharne ensuite à l’interpréter, la tourmenter en tous sens afin de lui faire dire quelque chose et par là même la réduit à néant. Entreprise de destruction ? De dénégation et refoulement ? Entreprise coloniale ? Oui messieurs dames, la conférence m’a posé beaucoup plus de questions qu’elle ne m’a apporte de réponses, et soulevé des doutes que je croyais – fou – avoir mis derrière moi. Une bonne leçon de réalité carriériste si vous voulez mon avis.
Heureusement qu’à la nuit tombée ces anthropologues et leurs étudiants se transforment en joyeux drilles amateurs de malt et débordant d’une humanité que la sécheresse de leur jargon ne leur permet que rarement d’exprimer, cela sauve la semaine et crée des liens que l’on espère ou imagine durables.
            C’est par ailleurs au cours de la meme confeence que mes cheres directrices de recherche en sont venu a la conclusion qu’il me fallait imperativement retourner sur le terrain a Fitzroy Crossing pour la saison des pluies qui est aussi celle des initiations et des ceremonies. Voila ourquoi lecteur cheri mon amour je ne te verrai pas en chair et en os avant fevrier prochain, date a laquelle mn billet d’avion expire ; a moins bien sur que le monde ne se soit eteint avant...
Dis moi deux mois; en vitesse et parce que j’ai comme abandonné ce blog, voila un petit aperçu, au goutte à goutte de ces derniers mois:
 
16-22 septembre Annual General Meetings
Pour dire au revoir à la vallée de Fitzroy et au Kimberley, un grand bush meeting à Yiramalayi dans une communauté Bunuba a 70 bornes de Fitzroy Crossing. Plus de 400 aborigènes réunis pour les assemblées générales de leurs organisations : Land Council, Language Centre et Law and Culture Centre. Beaucoup de discussions, de propositions, d’élections et, la nuit, des danses et des chants pour s’égayer un peu et s’occuper du véritable business, celui de la création permanente du monde.
Lors du meeting du Land Council est annoncée la victoire des aborigènes Nyoongah de la région de Perth (capitale de l’Australie de l’Ouest) qui se sont vu reconnaître un Native Title (titre de propriété autochtone) sur la ville et ses environs, une première en Australie : des Aborigènes ont prouvé dans une cour de justice blanche qu’ils avaient maintenus des liens « traditionnels » (je vous prie de noter que la tradition et son contenu ont été déterminés par des législateurs qui n’étaient pas Aborigènes pour un sou…) avec un territoire lourdement colonisé ; l’Etat s’est bien entendu empressé de faire appel et les politiciens se sont lancés dans une écœurante surenchère sur le thème de ces méchants Noirs qui veulent vous voler votre jardin et vous empêcher d’aller à la plage ; c’est malheureusement efficace en Australie.
A Yiramalayi cependant ce sont des applaudissements que la nouvelle a provoqué : une telle décision a le potentiel de grandement faciliter les revendications territoriales dans le Kimberley où les gens ont encore une très forte base ‘traditionnelle’ (langue, Loi, chants, danses et connaissance mythico-écologique du pays). 90% du Kimberley (presque deux fois la France) est revendiquée, le meeting du Land Council étant consacre à l’examen de toutes les procédures en cours.
Le dernier soir de la grande réunion, les Bunaba ont ‘fermé’ le rassemblement en chantant les actions d’un Serpent né dans les monts Oscar et ayant, entre autres, créé la source appelée Yiramalayi où nous étions regroupés. Leur chant s’est arrêté sur le couplet dédié à Yiramalayi. « Nous allons le laisser là ». Au petit matin, le camp résonnait du bruit désormais familier des voitures que l’on charge, des swags que l’on roule et du thé qui bout sur le coin du feu, l’air de rien mais très tentant.
                                                   
22-25 septembre Road Trip. Fitzroy Crossing – Darwin
De Fitzroy à Darwin, quelques mille cinq cents bornes, en compagnie de Jeannie dans un bolide Japonais adapté aux sables rouges. La musique à fond, le réservoir plein, nous roulons : Yiyili, Halls Creek, Warmun, Doon Doon, Kununurra - repos : nous passons la nuit à l’hôtel Kununurra ; je croyais que ces motels douteux n’existaient que dans les films américains mais ils sont bien réels. Nous regardons le soleil rougir le monde du haut d’un promontoire rocheux surplombant un site du Rêve Pou avant d’aller dîner au milieu des routiers tatoués avaleurs de bitume et d’amphets (il faut les tenir ces longues distances).
Départ au petit matin ; peu après Kununurra, nous passons la frontière entre l’Australie de l’Ouest et le Territoire du Nord (une heure et demi de décalage), puis la ronde des noms reprend : Timber Creek, Katherine, Edith Falls pour un plongeon dans l’eau claire, Pine Creek, Adélaïde River et finalement Darwin à la nuit tombante sous l’un de ces soleils mouillés qui vous font penser a votre enfant, votre soeur ou à la fin du monde.
A peine installe sur le balcon de Jeannie ses copines débarquent, impatientes de jauger le frenchy. Demain dimanche nous dormirons. Et lundi : l’avion pour Cairns.
22-25 septembre Road Trip. Fitzroy Crossing – Darwin
De Fitzroy à Darwin, quelques mille cinq cents bornes, en compagnie de Jeannie dans un bolide Japonais adapté aux sables rouges. La musique à fond, le réservoir plein, nous roulons : Yiyili, Halls Creek, Warmun, Doon Doon, Kununurra - repos : nous passons la nuit à l’hôtel Kununurra ; je croyais que ces motels douteux n’existaient que dans les films américains mais ils sont bien réels. Nous regardons le soleil rougir le monde du haut d’un promontoire rocheux surplombant un site du Rêve Pou avant d’aller dîner au milieu des routiers tatoués avaleurs de bitume et d’amphets (il faut les tenir ces longues distances).
Départ au petit matin ; peu après Kununurra, nous passons la frontière entre l’Australie de l’Ouest et le Territoire du Nord (une heure et demi de décalage), puis la ronde des noms reprend : Timber Creek, Katherine, Edith Falls pour un plongeon dans l’eau claire, Pine Creek, Adélaïde River et finalement Darwin à la nuit tombante sous l’un de ces soleils mouillés qui vous font penser a votre enfant, votre soeur ou à la fin du monde.
A peine installe sur le balcon de Jeannie ses copines débarquent, impatientes de jauger le frenchy. Demain dimanche nous dormirons. Et lundi : l’avion pour Cairns.
CANNING STOCK ROUTE (2)
 
4 Pour changer, se lever après le soleil et profiter du damper fraîchement cuit dans le camp oven (une grosse casserole de fonte). Avis aux amateurs : si une civilisation se reconnaît à la qualité de son pain, les Aborigènes ont trente siècles d’avance sur les Australiens-amateurs-de-mie-fade. D’autres sont déjà partis en vadrouille, pour éviter de languir, suivre les anciens : Spider alléché par les troncs blancs part en quête de lungkarti, ces larves qui se cachent sous les troncs. Repérer le nid de larves, l’ouvrir à la hachette puis enfoncer un crochet (brindille ou fil de cuivre), le jus qui se met à couler est bon signe. Une fois récoltées les larves sont rapidement saisies dans les cendres avant d’être dégustées : ces pré-chenilles ont un goût de noisette ma foi pas dégueulasse. Tout le monde en raffole et le vieux Spider affiche un sourire de dix mètres de large, il a beau être un ‘old man’ il n’a rien perdu de ses talents. Digérer puis se mettre à son boulot d’anthropologue, en l’occurrence mettre au clair la généalogie des gens de Kaningarra. En chemin se révèlent un certain nombre d’aventures et remariages qui compliquent la tâche mais amusent beaucoup ces dames. Ne pas sourciller lorsque l’on vous donne comme noms : Shaniqua, Francella, Norelda ou autres Jinaminimini. Déjeuner de dinde sauvage fraîchement cuite. Penser un moment à faire la sieste avant de partir visiter un site d’hommes de l’autre côté de la Route. Tailler son chemin dans la savane à coup de 4x4. Un rocher fantastique se dessine à l’horizon, Piliwul. L’arpenter en long, large et travers, ce grand bloc de grès rouge taillé par les vents et les pieds sans âge, nombre d’enfants sont devenus hommes en ce lieu. Remarquer au passage les traces de voitures non homologuées. Au sommet du rocher, apercevoir les dingos qui fuient et, au loin, deux paisibles chameaux broutant l’aridité désertique. Plonger dans les failles du rocher, toucher sa paroi peuplée de serpents, hiboux et petits rongeurs marsupiaux. Se reposer à l’ombre avant de tailler son chemin de retour. A l’occasion, tirer ce grand kangourou rouge qui nous ferait un excellent dîner, las il disparaît pour mourir entre les buissons. Retour à Kujuwarri pour le crépuscule, rencontrer en chemin le père d’Ismahl qui apporte avec lui une demi vache à consommer au plus vite. Ragoût pour le dîner, bœuf au curry et légumes et bien sûr l’inévitable demi-litre de thé. Avant de se coucher, écouter quelques histoires et creuser un four pour la demi-vache : elle cuira pendant la nuit sous d’épaisses couches de charbons ardents.
 
5 Au réveil, commencer à empaqueter, sortir la demi-vache du four souterrain et avaler son thé : la viande n’a pas cuit mais verdit pendant la nuit. Attendre que Ronnie revienne avec cinq dindes sauvages avant de prendre le départ. Refaire le chemin qui nous a amenés jusqu’ici en sens inverse, repasser les dunes et s’arrêter aux mêmes points. A notre ancien lieu de déjeuner, bifurquer avec Ronnie en direction de Mungkuju, une colline où un Serpent est entré sous terre. Le trajet d’une demi-heure aller/une demi-heure retour se transforme en une expédition de près de trois heures, par ici on appelle ça un raccourci. A Mungkuju, escalader la colline et apprécier le panorama sur la steppe rouge à l’entour parsemée de buissons tendrement colorés. Courir après les dingos sauvages, attraper un petit et aller chercher les chiots dans leur cache dans la colline. Repartir avec sa nouvelle famille à travers le bush cabossé. Apprendre à gravir en 4x4 les dunes de sable sauvages – en seconde, le pied sur le plancher – et ne pas oublier de s’exclamer en passant leur sommet. Retour au point de bifurcation et déjeuner de damper fraîchement cuit et de cervelas australien, avec du thé bien entendu pour faire glisser le tout. Reprendre la route jusqu'à la plaine qui précède Kaningarra. Etablir le camp dans la fournaise de l’après-midi. Sieste à l’ombre et partie de foot australien improvisée sur le sable pour ceux qui veulent (les enfants surexcités). Lorsque le soleil entame sa descente, partir en vadrouille explorer les collines alentour, chasser les dindes sauvages et allumer des feux pour nettoyer un peu tous ces buissons. Dans la nuit, la lueur des feux illumine la pierre rouge des collines d’un rayonnement d’autant plus fantastique que la lune ne daigne pas se lever. Manger, discuter puis tacher de dormir au milieu des colonies de fourmis qui ne demandent rien d’autre que d’explorer votre peau succulente : cinq milliards d’étoiles en guise de diversion.
 
6 Le jour du grand retour. Avant de quitter Kaningarra, une fois toutes nos affaires entassées sur les bagnoles et les remorques, allumer des feux autour du trou d’eau pour le nettoyer, ne pas s’étonner que le nuage qui s’en dégage prenne la forme d’un Serpent. Courir et démarrer vite pour échapper aux flammes. En chemin, sur le terrain que nous avons brûlé en arrivant, profiter de toutes les occasions pour tirer quelques dindes. Je reçois un titre honorifique lorsque je m’élance à toutes jambes sur la terre brûlée pour aller tordre le cou à l’une de ces pauvres bêtes au goût délectable, ‘Skudda frenchy’. Faire des pauses en chemin : à la voiture brûlée, Partamalu, Lampu et à la croisée des chemins. Prendre le « raccourci » pour Bililuna, une route coupée dans tous les sens par des points d’eau turquoise où s’ébrouent des myriades d’oiseaux sauvages et s’embourbent les vaches. Admirer au passage les gradations de couleurs : depuis le jaune sec jusqu’au turquoise intense en passant par une foule de verts. S’arrêter à Bililuna pour le déjeuner et faire le plein, souffler un peu et saluer la famille. Reprendre la route Tanami, fraîchement aplatie par quelque machine, sous la musique de Midnight Oil. Apres deux cents bornes de cette route, dire adieu à la piste et s’engager sur le bitume alors que la nuit tombe, 280 kilomètres jusqu'à Fitzroy Crossing. Faire attention aux roads trains, ces camions avec deux ou trois remorques pas évidents à doubler, et faire attention aussi aux kangourous et au bétail qui aiment se jeter sous vos phares. Arriver sans incident à Fitzroy Crossing et ses lumières électriques. Déposer tout le monde à Junjuwa – l’une des communautés de Fitzroy puis revenir à la maison. Partager une bière avec Hughie, il faut bien nettoyer toute cette poussière, avant de se lancer sous l’une des meilleures douches de sa vie. Le lendemain il faudra encore dépaqueter les provisions et laver les bagnoles mais en attendant, quelques rêves s’imposent. Bonne nuit.
PS: voir photos dans le dossier 'Kaningarra' du dossier Bush

CANNING STOCK ROUTE
(1)

 

 

 

1 De Fitzroy Crossing à Halls Creek, 290 kilomètres de bitume, c’est la ville voisine. A Halls Creek faire le plein et manger puis bifurquer sur la route Tanami, une piste qui traverse le désert du même nom pour rejoindre Alice Springs, le nombril du continent ; bifurquer après 200 kilomètres  et s’arrêter aux environs de Bililuna/Kurrurungku pour la nuit, la lune est un plein lampadaire mijotant notre thé du soir. Dérouler les swags (literie portable) et faire connaissance. Nous sommes tous la, cinq 4x4 pleines, trente-cinq personnes de 3 a 333 ans, dans les jours qui viennent nous allons inspecter le pays qui sera bientôt une IPA (Indigenous Protected Area : un parc national gérée par les propriétaires traditionnels). Cinq Blancs de la partie : deux écologistes, deux accompagnateurs et, bien sûr, l’anthropologue de service. Attention cependant, ce sont les Aborigènes qui mènent le bal, Ismahl en tête, un jeune Walmajarri qui porte depuis deux ans le projet d’IPA, soutenu par une brochettes d’anciens frais émoulus du Great Sandy Desert.

 

 

2 Au petit matin, alors que le soleil n’est encore qu’un espoir orange sous l’horizon, préparer le premier thé et commencer à lever le camp. A Bililuna nous faisons une dernière fois le plein avant de nous lancer sur la Canning Stock Route. Canning Stock Route : une ancienne route de transhumance traversant le Great Sandy Desert du nord au sud (les vaches du nord nourrissant les mineurs du sud) ouverte au début du siècle par le dénommé Canning aidé grâce à son artillerie par les indigènes qu’il forçait en chemin à lui indiquer les points d’eau : 55 puits pour 1900 kilomètres de poussière, l’histoire ne précise pas la quantité de sang versée en chemin.

 

Faire un détour inattendu par le Lac Gregory (lac salé qui bien qu’à six mille lieues de l’océan réagit  aux marées et aux tsunamis) que les Aborigènes nomment Paruku en raison des Serpents qui l’habitent. Se retrouver au carrefour et prendre le bon chemin, la voiture des femmes en tête. Etablir son camp à Larmpu (circa puits 49), une oasis peuplée de ces chênes du désert à qui le vent fait faire de bruits d’océan. Meeting et préparation des jours à venir, ces messieurs dames n’aiment rien tant que palabrer autour d’une marmite de thé noir. Avant de dîner, partir en éclairage sur la route : allumer des feux pour éclaircir la route et attirer les dindes que nous tirerons le lendemain. Dîner autour du feu, s’emparer d’une guitare ou d’une paire de boomerangs est un ajout agréable à l’atmosphère. L’année dernière, quelques esprits facétieux avaient perturbé le sommeil de voyageurs similaires, cela n’empêche personne de dormir.

 

 

3 Au matin la routine : le thé, le porridge puis lever le camp. Empaqueter les affaires de 35 personnes, les ustensiles et les réserves de nourriture est un exercice complexe qui chaque jour pose de nouvelles difficultés que nous surmontons joyeusement a coups de remorques et de cordes.  S’arrêter au puits 49, vérifier que l’eau est bien là puis visiter la tombe de Jack Smith, mort en ce lieu et enterré le 23 mai 1939, circonstances exactes du décès non élucidées. S’arrêter ensuite à Partamalu, un lac de pluie (jumu), asséché mais toujours habité par les arbres Parta, des acacias dont les graines peuvent être moulues en farine ou, encore vertes, utilisées comme savon. Remarquer au sol les éclats de pierre laiteuse ou oxydée qui naguère étaient transformées en lames, en pointes, en couteaux. Le désert maintenant se peuple de collines fantastiques et la chaîne que nous voyions hier au loin devient bel et bien réelle, imposante de grès rouge. S’arrêter à l’ombre de ces deux pics qui sont deux femmes, mes mères, séparées alors qu’elles s’épouillaient par un boomerang envoyé depuis le lointain pays Mandjiljarra par un puissant sorcier. Ecouter l’histoire s’écouler de l’âme de Spider puis réembarquer. Bifurquer au panneau indiquant Breadens Pool mais ne pas se laisser avoir : le véritable nom du lieu est Kaningarra, un homme, un Serpent, un trou d’eau ou naguère l’on produisait de la pluie en quantités industrielles. Les parents de Kaningarra pleurent à l’ombre du figuier leurs ancêtres qui vivent dans l’eau souterraine et l’absence d’eau en surface. Prendre sur un figuier sauvage la force pour explorer les alentours et visiter Godfrey’s Tank, un autre point d’eau, lui aussi à sec en cette saison couronné par une immense pierre polie gravée de motifs cabalistiques. Inspirer, expirer, ne pas rouler sur le grès éparpillé. Déjeuner après Kaningarra à l’ombre maigre de quelques eucalyptus. Les locaux appellent le corned beef ‘tinned dog’ (chien en conserve), ce n’est pas seulement un trait d’humour. Reprendre la route, passer une trentaine de dunes de sable rouge et établir son camp à Kujuwarri (puits 42) pour la nuit et celle à venir. Au crépuscule, trois voitures partent : allumer des feux, tirer des dindes et collecter du bois. Pendant ce temps nous remplissons nos gourdes et jerricans de l’eau fraîche du puits mal orthographié par les soins d’une équipe de volontaires Blancs. Partir pisser à l’écart du camp et remarquer le dingo qui rode l’estomac vide  aux alentours. Dîner, souffler, boire un dernier thé et laisser la couverture d’étoiles vous réchauffer.

 

 

Bientôt la suite.

 

 

 

PETITE VILLE
 
L’autre jour à Fitzroy, en chemin vers le supermarché, je suis arrêté par une tante qui me demande une cigarette, c’est la nièce de mon Boss.
            « Alors comme ça t’es musulman ? » me demande-t-elle rhétoriquement en allumant mon don.
-         Ah bon ? Qui le dit ?
-         Oh, ben tout le monde le sait ici, faut pas avoir honte.
-         Vraiment ? Mais je ne suis pas musulman, moi.
-         Comment ça se fait ? »
Comment ça se fait, comment ça se fait ? Mais je n’en sais rien moi. Que suis-je au juste, en voilà une question pour un dimanche matin ! Si je la reprends, ma trajectoire identitaire à travers le téléphone des sables est désormais la suivante :
Gadiya (Blanc) probablement anglais à Martin à Marcel Jangala à Martin Japalyi Nginda (Français avec un nom de bush et du sang juif) à Manjan à Musulman (probablement anglais) à Skudda Frenchy à etc.
Quelques anthropologues éclairés parlent de la personne fragmentée dans notre monde multiculturel et globalisant ; cependant, si je mettais bout à bout tous les masques et les noms que j’ai portés ou que l’on m’a donnés, je ne me ressemblerais sans doute pas beaucoup. La question est : est-il quoi que ce soit de réel qui soit à proprement parler ‘moi’ ? La réponse n’émerge pas plus de mon café que de ma sieste, vous parlez d’un dimanche !
Et vous, madame, mademoiselle, monsieur, quel sera votre nom pour aujourd’hui? Et quel sera votre moi : le mort d’hier, l’avorton de demain  ou bien l’inconsistance du jour?
SEPTEMBRAL
 
Peut-être est-ce la formation de cyclones tropicaux dans l’atlantique, a moins que ce ne soit que le battement d’ailes d’un papillon en bordure de l’A 13, mais Septembre est un mois de mouvements et de bourlingages, de bouleversements et d’errances. Cela explique en outre un long silence de ma part, mais attention : c’est maintenant que les histoires septembrales se révèlent : nous sommes le 4 octobre.
Résumons : une première semaine calme, chaude et léthargique en annonce de tempête, puis huit jours dans le désert à chasser le touriste gras et les histoires de feu, retour en ville, la copine qui apparaît et hop ! de retour dans le bush pour une semaine d’assemblées générales politico-culturelles, pas le temps de souffler, aussitôt les AG finies me voilà en bolide avalant deux mille bornes de bitume en un week-end ; respiration, un jour de sieste à Darwin, puis l’on embarque de nouveau, pour Cairns cette fois, la côte est et pluviale, une semaine de conférence anthropologico-academico-maltée en bordure de plages salées. La discussion terminée, me voilà de retour à Darwin, c’est de là que j’écris les histoires qui vont peupler la semaine à venir.
Octobre est là, septembre n’est pas encore tout à fait un souvenir. En avant marche.
 
Je prends la route tout a l’heure, avec vingt-cinq autres, pour une semaine dans le Great Sandy Desert à explorer le nord de la Canning Stock Route – une ancienne route de transhumance qui traverse l’Australie Occidentale du nord au sud : le bétail du nord nourrissant les mineurs du sud.
Ce petit voyage fait partie d’un projet d’Indigenous Protected Area (IPA), une sorte de parc national mais gérée par les propriétaires traditionnels aborigènes de la région.
Et les problèmes sont de taille : accès incontrôlé des touristes non seulement a la route mais aux importants sites et trous d’eau qui la bordent, dévastation des lieux par le bétail ou les chameaux sauvages (cela n’inclut pas les touristes), nécessité de brûler pour régénérer le pays mais sans mettre le feu a l’ensemble du pays, entretien des trous d’eau permanent, réalisation de cérémonies visant à transférer tout un tas de connaissances aux jeunes générations et à régénérer le pays spirituellement.
Une grosse semaine de sable rouge en perspective donc, nul doute qu’il en sortira maintes histoire qui feront peut être aussi votre bonheur.
D’ici là, mangez du kangourou.
BRAQUAGE A LA BIERE
Les petites frappes font des petits coups
 
   
         Les bruits incongrus sont plutôt ordinaires à Fitzroy Crossing, et plus encore lorsque vous vous rapprochez comme moi des deux communautés qui bordent l’autoroute et la ville, Kurnagki et Mindi Rardi.
Depuis le temps que je séjourne à KALACC qui, pour ainsi dire, est aux portes de Kurnangki, j’a appris à m’endormir parmi le bruit des meutes de chiens galeux se disputant un bout de viande avariée, celui des gamins qui traînent, jouent et n’aiment rien tant que de hurler aux petites heures du matin, celui des stéréos éclatantes et enfin, une semaine sur deux, lorsque la paye arrive, le bruit des ivrognes qui s’invectivent jusqu'à en être malade. On apprend à n’entendre ces bruits que de manière subliminale, et d’une certaine façon, ils sont tout de même plus agréables que ceux des grandes métropoles (ronronnement des appareils électriques et des bagnoles) en ce qu’ils sont humains.
            Cette nuit là cependant, mardi dernier, ce sont des bruits inédits qui me sont parvenus aux oreilles et m’ont tiré du doux sommeil subtropical dans lequel je naviguais. Quelqu’un appuyait vraiment fort sur son accélérateur et cela provoquait des tremblements métalliques. Dans mon demi-sommeil, j’ai d’abord pensé que quelqu’un s’était embourbé et qu’il tâchait maladroitement de s’en sortir. A cette heure de la nuit (trois heures et demi du matin), il ne m’est bien sûr pas venu à l’esprit que s’embourber en plein milieu de la saison sèche est un fait hautement improbable.
            Je pestais donc, mais sans lever les paupières. Jusqu’à ce que 1) l’envie d’uriner prenne le dessus sur mon désir de rêver et 2) je reconnaisse le son de la voiture qui faisait ce tapage : une voiture appartenant à KALACC. Je me levai donc du pied gauche – qu’est-ce que c’est que ce foutu bordel ? - pour être assailli dès la sortie du préfabriqué qui me sert de chambre par une forte odeur de bière et d’essence, un mauvais mélange en général.
            De fait, quelqu’un s’évertuait à sortir la voiture de l’enceinte KALACC, qu’il avait demarree sans clefs remarquez, en essayant d’abattre la barrière métallique cadenassée qui la clôt…en fonçant dessus aussi vite que les vingt mètres d’élan le lui permettaient. N’attendez pas trop d’un voleur saoul : celui-ci détruisait l’objet de son larcin en même temps qu’il tâchait de se l’approprier pour de bon. Eut-il réussi à abattre la barrière, il n’est pas dit qu’il eut pu faire plus de vingt mètres avec ladite bagnole.
            Je ne sais si ce sont mes cris ou la vue d’un français à moitié nu et à moitié réveillé qui fit prendre la fuite au voleur, toujours est-il qu’il s’échappa rapidement en sautant par-dessus la barrière qui, à ce stade, n’était pas plus haute que mon neveu d’un an et demi.
            Cinq minutes plus tard l’alarme du supermarché se déclenchait à son tour. Ils en voulaient les voleurs ce soir là. J’appelai les flics qui débarquèrent une heure et demi plus tard pour constater les dégâts d’un air professionnel et promettre qu’il reviendraient en plein jour prendre des photos de l’épave. Il n’est déjà pas bien agréable de se faire réveiller par un voleur mais voir son petit-déjeuner interrompu par des flics, c’est le pompon. Je ne dormai pas plus cette nuit là.
            Dans la journée de mercredi, des ouvriers vinrent enlever la pauvre barrière qui ne ressemblait plus qu’à une œuvre d’art contemporain, pauvre petite, laissant KALACC ouvert aux quatre vents et l’épave en évidence.
            Que croyez vous qu’il arrivât ?
            La nuit suivante, quelqu’un vint voler l’épave qu’était devenue la voiture convoitée, bien sûr : qui n’a jamais rêvé d’une bagnole dont le front est a moitie déchiquetée, hein ? A mon réveil (n’ayant plus de barrière à abattre, le voleur put agir silencieusement et me laisser à mes rêves) elle avait bel et bien disparue.
Tandis que je sirotai ma tasse de thé matinale, je reçu un coup de fil des poulets (décidément apprécier son petit-déjeuner devient chaque jour plus difficile): ils avaient retrouvée la voiture (le voleur lui attendra), échouée…au pub de Fitzroy. Qu’attendre d’autre d’un voleur ivre ? Etait-ce donc la furieuse envie de s’en jeter un dernier qui l’avait poussée à ruiner la voiture et la barrière le soir précédent ?
Non pas : autre signe que le voleur était un amateur, la voiture n’arriva au pub que cinq heures après la fermeture.
Bravo les voleurs !!!

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