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Bienvenue en 2007!
 
Ah mes amis, je suis plein d’espoir, cette fois, je le sens bien, cette année sera la bonne: paix dans le monde, développement responsable, reconnaissance positive des différences et singularités humaines; l’humanité est sur le point d’achever son but ultime: trouver l’unité dans sa variété et valoriser les savoirs et connaissances singulières qui permettent au monde d’être recréé à chaque instant! Joie, bonheur, amour!
 
Si je suis plein d’espoir et que j’entends les oiseaux gazouiller, c’est que ce matin, je me suis réveillé dans une superbe journée : le ciel est nuageux, une gentille brise me chatouille les orteils et les reins, et la température ambiante est de 28 degrés 5, le paradis !
 
Sur quoi bien sûr, les nouvelles du jour défilent : un petit garçon s’est noyé hier dans le Serpent qui est rivière, un autre s’est saigné à mort dans la communauté de Wangkatjungka, Sadam Hussein est mort et enterré et trois mille bombes ou soldats explosent en son nom, en Indonésie on se noie et les avions disparaissent, John Howard est toujours premier ministre en Australie, le Cac 40 continue de monter, j’ai un pneu crevé et le rhume, les prisons continuent d’être le moteur de la croissance immobilière, les toilettes sont bouchées, etc.
 
Ah qu’elle est glorieuse l’aube de cette nouvelle année voudrait-on s’exclamer au réveil, mais le temps file vite et bientôt la gueule de bois prend le dessus. M’avez-vous pris pour un optimiste, un rêveur, un poète ? Navré de vous décevoir : les p’tits zoziaux, ici, sont des cibles pour les lance-pierre et les colombes se cuisinent à même les cendres.
 
Vive l’amour, la cuisine et les déserts !
Vive les crânes, la mort et l’inflation !
 
Vivement l’année prochaine !
Vivement la fin du monde!
 
 

    Le soir du 24 décembre, j’étais tranquillement installé sur mon canapé, sirotant une énième bière (le champagne de qualité ne se trouve pas aisément en ces contrées subtropicales) sous la musique joyeuse d’un fameux guitariste décédé, lorsque j’entendis trois coups frappés à ma porte.

    Un visiteur, à minuit ? me suis-je demandé dans une vague hébétude, voila qui est étrange. Mais derrière la porte, personne. J’entendis alors de nouveau trois coups frappés et je m’aperçus que c’était la porte du balcon à l’étage qui retenait mon importun visiteur.
    Sur le balcon, se tenait devant moi un gros bonhomme en shorts et marcel rouge avec une barbe jusqu’au nombril souriant d’un sourire trop gentil pour être honnête.
    « C’est à quel sujet ? » demandais-je au visiteur et aussitôt, un kangourou roux surgit de derrière son dos et atterrit face à moi. De la poche du marsupial, le gros bonhomme sortit deux paquets qu’il me tendit avant de me souhaiter un joyeux Noël dans un français parfait. Je n’eus pas le temps de m’exclamer fichtre ! qu’il avait disparu dans un nuage de poussière rouge sentant la cannelle et le foie de renne confit.
    Dans mes mains, je tenais une baguette bien cuite et un camembert fait à cœur dont le parfum me parvenait à travers même l’emballage. Un torrent de salive s’empara de ma bouche…
 
    Le lendemain matin, je me réveillai le corps irrité par les miettes de mon festin et un drôle de mal de crâne. Quel rêve idiot, me suis-je dit en essuyant d’un revers de manche ma bouche pâteuse.
Sur ma table de nuit gisaient les restes d’un pudding de Noël, dont nos amis rosbifs gardent jalousement le secret (et a vrai dire personne de sensé ne cherche vraiment à le percer) dans une assiette de céramique rose. Pas de quignon ni d’emballage en vue, pas la moindre trace de mon cadeau patriotique, seulement quelques morceaux épars dudit pudding dont, le souvenir m’en revenait alors avec horreur, je m’étais bâfré avant de m’endormir.
    Satanés Angliches (et leurs descendants avec eux) ! Pour sûr, je ne sais pas ce qu’ils mettent dans leur fichu pudding mais une chose est certaine, en manger avec excès nuit gravement à votre santé mentale : ce sont des rennes bien sûr et non pas des kangourous qui accompagnent le Père Noël ! Ha !
 
    Joyeux Noël a tous, Bonne Année et gaffe aux sucreries dont vous ne connaissez pas les ingrédients!
 
Je connaissais la rivière avant même de m’y baigner – n’avais-je pas amplement connu la pluie en mon pays ? Ceux qui ont goûté l’eau de la rivière Fitzroy, dit-on, sont appelés à y revenir, voilà ma bénigne malédiction. C’est que son eau n’est à nulle autre pareille, étant depuis la nuit des temps la parure irisée d’écailles d’un Serpent en mouvement
Oui, la rivière est un Serpent qui ondule au fil des saisons, s’évapore jusqu’a ne plus être qu’un ru puis regonfle après sa mue sous les pluies de mousson. La rivière coule et se manifeste en tempêtes, en éclairs et en tonnerre qui sont autant de facettes de la même eau claire, emportant poissons et débris dans son cours, charriant la mémoire de la pierre volcanique et de générations de pêcheurs.
La rivière attaque et frappe en plein été sous la forme d’une vague aux dents liquides rendues solides par la véhémence de ses débordements. La pluie, voyez vous, qui arrive avec l’été, est un autre nom du Serpent, une autre peau, un même mouvement : celui qui noie encore les enfants aventureux et les étrangers de passage. 
Le cours de la rivière, exposé en hiver, est un squelette de débris, de bois morts et d’arbres florissant à la décrûe, autant d’ossements qui jonchent le mouvement suprême, jamais interrompu, du Serpent qui veut devenir mer.
Ici, lorsque la rivière est au plus bas, survivent quelques mares profondes où les poissons survivent et où le Serpent garde précieusement son nom en attendant la prochaine mue, le prochain gonflement qui exposera partout sa puissance et laissera dans les terres environnantes la générosité de son mouvement. Là, les endroits déchirés par la fureur des crues, voient croître au mois d’avril de jeunes pousses vertes et solides qui se tortillent vers les cieux comme si en vérité elles-mêmes étaient Serpent et, comme lui, pouvaient s’enfuir au ciel.
Les animaux eux aussi participent de la même ondulation et viennent boire l’eau qui est Serpent récoltée en autant de mares et petits filets tièdes, et s’y laissent tuer par les hommes qui ne sont jamais tant satisfaits que lorsqu’ils rampent dans votre dos pour vous tuer en traître.
Les hommes aussi connaissent le Serpent et possèdent les chants pour l’apaiser ou le dresser en autant de nuages noirs que leur peau desséchée peut désirer. Ils ne s’approchent de la rivière qu’avec cérémonie et un air plein de dignité. Les nouveaux venus frottent sous leur aisselle une pierre qu’ils jettent dans l’eau afin que le Serpent les connaisse, reconnaisse leur famille et renonce à les engloutir. Ce n’est pourtant pas la tentation qui lui manque au Serpent d’avaler quelques humains pour se faire un passe-temps, mais ils sont longs à digérer et les cris de leurs femmes en pleurs lui arrachent des larmes plus lourdes qu’une averse d’automne.
Les autres humains : il y en a toujours d’autres qui viennent boire à son crépuscule, le prendre en photo ou même nager dans ses eaux, ceux-là par contre le Serpent n’hésite pas les prendre dans ses anneaux et les chavirer sans entendre grâce. Impudents petits êtres qui croient pouvoir prendre sans donner ! Le Serpent les retourne à la terre où, en nourrissant des asticots, ils créeront l’appât parfait pour attraper de jolis poissons.
Les vivants sans cesse doivent remercier les morts de faire leur boulot, c’est la leçon que le Serpent rumine lorsque ses eaux recouvrent des terres naguère incultes. Les morts sans cesse nourrissent les vivants, c’est ainsi que le chagrin crée la pluie et le tonnerre qui donnent au Serpent ses mues nouvelles et renouvellent le mouvement qu’elles tracent sur mes joues […]
         Kurlku, vous vous en souvenez peut être, est l’un de ces lieux ou l’on peut se reposer dans un hôtel cinq millions d’étoiles, c’est aussi l’une des premières outstations établie dans la région de Fitzroy Crossing au début des années 80, un avant-poste pour le retour au désert des Walmajarri et un lieu de séjour loin des remous alcoolisés de la ville.
Or, pour aller à Kurlku, il faut passer par les terres de la station d’élevage de Beefwood Park. Le Kimberley est l’une des principales régions d’élevage de l’Australie, c’est grâce a l’afflux de bétail et la main d’œuvre alors servile des Aborigènes que l’économie de la région s’est construite avant que l’on ne s’intéresse aux minéraux variés (diamants, zinc, étain, etc.) qui gisent en son sous-sol.
Les habitants de Kurlku, qui circulent entre Fitzroy, Bayulu et Djugeridi lorsqu’ils n’y sont pas, bénéficiaient d’un accord a l’amiable avec le précédent manager de Beefwood et pouvaient donc, comme la li le leur permet, aller a Kurlku comme bon leur semblait pourvu qu’ils laissent les différentes barrières qu’ils croisaient dans l’état ou ils les trouvaient.
Mais voilà : changement de propriétaire cette année, un sud-Africain prend les rennes de Beefwood, et, fier défenseur de la propriété privée, ne veut pas entendre que des natifs viennent forager sur ses terres ou même simplement les traverser. A-t-on jamais vu des primitifs faire preuve d’autant d’impudence ?
Scène 2, un week-end de décembre, Maisy, Mona et une tripotée de petits enfants décident d’aller passer le week-end a Kurlku, chasser cueillir, marcher et profiter du fait que la route est encore praticable avant que les pluies ne se mettent a tomber. A la barrière de Beefowood, les deux vieilles dames sont reçus par le nouveau manager.
« Qu’est-ce que vous croyez faire ici ?
-         Eh bien nous allons chez nous à Kurlku, chasser, cueillir et apprendre aux petits qui est leur pays.
-         Pas question, c’est ma propriété, vous n’entrez pas, vous ne chassez pas ici, si c’est comme ça, moi je vais les tirer vos kangourous, tous, et je vais tirer vos goannas ici, et peut être même que je vais vous tirer vous aussi tiens. »
Les Aborigènes, dont certains ont vu leurs grands parents se faire descendre par la police ou les éleveurs, qui ont tous entendu de telles histoires, ne prennent pas les menaces de mort à la légère et les femmes et leurs petits-enfants ont rebroussé chemin.
 
La semaine suivante elles étaient a KALACC pour se plaindre de l’incident, les avocats du Land Council ont été réquisitionnés pour parapher quelques lettres de protestation et de menaces de poursuite, et la police est venu faire son enquête sur les menaces de mort, prendre les dépositions des dames et faire quelques promesses. On attend toujours la suite des événements.
 
Peu importe l’issue a vrai dire, puisqu’il est inscrit dans le droit que les Aborigènes ont un accès garanti a leurs oustations et communautés. Plus révélateur est le fait que, en 2006, ils sont encore traités comme des exilés dans leur propre pays, des réfugiés dont l’humanité est toujours en question puisque apparemment ils ne valent pas mieux que quelques vaches ou une meute de kangourous dont on peut disposer a coup de fusil.
Plus étonnant encore est la volonté, répétée encore aux cours de ces meetings, affichée par les Aborigènes de vouloir travailler avec les éleveurs plutôt que contre eux. Apres deux cents ans d’abus, d’exploitation et de dépossession, ils sont encore prêt a partager leurs connaissances et leurs ressources, a condition qu’on leur témoigne un peu de respect. Chapeau bas et bon courage : la route est encore longue.
 
Ca faisait longtemps que je n'avais pas utilisé
de vert et voyez ce qui me pousse entre les côtes !
Jusqu’à quand le coq pourra-t-il chanter ?
 
Françaises, Français ; Belges, Belges,
A l’heure où je vous écris le Sénat Australien débat un projet de loi dégoûtant. La proposition de loi en question veut que des territoires aborigènes soient réquisitionnés pour servir de lieu de stockage pour des déchets nucléaires en provenance de notre belle contrée - avec tout de même une provision stipulant que le territoire en question sera rendu aux Aborigènes une fois propre, c’est-à-dire, si mes calculs sont exacts, d’ici quelques 90 000 ans. Outre le fait que le projet de loi participe d’un mouvement plus général du gouvernement australien de retour en arrière, notamment sur les droits territoriaux octroyés aux Aborigènes il y a de cela une trentaine d’années pour le Territoire du Nord  (il apparaît que ces terres dont on ne voulait pas alors ont maintenant une valeur économique potentielle et donc pourquoi les laisser à ses propriétaires traditionnels, hein, on se le demande ?), le débat du jour pose une autre question, incroyablement plus grave qui touche notre identité nationale à tous.
Nos amis et cousins belges ont l’habitude de dire qu’il n’est pas étonnant que les Français aient choisi le coq pour emblème étant donné le fait qu’il est un oiseau rare ayant le talent de pouvoir chanter les pieds solidement ancrés dans le fumier. La question donc, mes cher(e)s compatriotes, est de savoir comment le coq pourra continuer à chanter lorsque son cher fumier aura été exporté aux antipodes ?
 
Je précise à l’intention de ceux qui me prendraient pour un inculte de première classe que je suis parfaitement au courant du fait que c’est dans l’habitude des puissances coloniales d’importer des matières premières depuis leurs colonies pour leur renvoyer une fois digérées par leurs brillantes industries modernes. Je sais que l’industrie nucléaire française n’en est pas a son coup d’essai – Mururoa mon amour – ni a sa dernière magouille.
Il se trouve simplement que cela arrive tout près de la où je suis et le même jour, ou presque, où la ratification de la Déclaration des Droits des Peuples Indigènes vient d’être repoussée d’au moins un an à l’ONU
Amis du futur, retournez a vos bouquins, la réalité est trop mal écrite !
Retour à Fitzroy Crossing.
 
Oui, je sais, je n’ai pas encore terminé mon compte-rendu de ces derniers mois, il me reste deux trios choses a vous dire a propos de Townsville, Darwin et Derby, mais me revoilà plongé en plein dans mon bain favori: Fitzroy Crossing, et il faut bien que je vous en dise deux mots.
 
Voici donc mon premier jour, de retour à Fitzroy Crossing.
Je suis parti de Derby aux aurores après une courte nuit, dans un petit bolide conduit par une scientifique en consultation. Fitzroy étant la ville voisine de Derby, il ne faut que trois heures pour aller de l’une a l’autre en respectant la limite de vitesse. Nous y sommes donc arrivés après deux heures et demi de route et une seule pause pipi. Sur la route, je fus frappé par la verdeur du paysage – due aux récentes pluies – et la merveille des boabs en fleur. Même à Fitzroy l’herbe était haute et florissante.
A KALACC, j’ai retrouvé toute l’équipe, Wes, Ken, Linley, Tom en bonne forme et souriant bien que la température extérieure avoisinant les 45 degrés n’invite pas à de chaudes retrouvailles : on sue déjà assez comme cela. Wes, le coordinateur était partance avec Joe, le chairman aborigène de l’organisation, pour Perth afin de récupérer quelques 80 boites de restes humains, collectés par des musées jusque dans les années 1980, pour les ramener, enfin, dans leur pays. Bonjour au revoir, ils sont partis.
En bossant pour une organisation comme KALACC on devient par force une sorte de touche à tout. Cette après-midi là je fus par exemple chargé d’aller retirer les plaques d’immatriculation de la voiture de Joe. Pas évident quand le camp où la voiture est stationnée est rôdé jusqu'à l’usure par des meutes de chiens plus ou moins galeux. Je dois m’estimer chanceux de n’avoir été mordu que légèrement et par des chiens en bonne santé avec ça : ces sales bêtes ne comprennent pas le sens de l’expression ‘rendre service’, elles s’orientent à l’urine.
Plus tard dans l’après-midi, Dolly, une vieille dame qui habite juste à côté de KALACC, vient me trouver pour que je l’aide avec sa machine à laver. Etant blanc je suis présumé d’office compétent dans tous les aspects techniques de notre merveilleuse civilisation. Heureusement l’opération que Dolly voulait me faire faire n’était pas trop difficile : il s’agissait simplement de fixer des pieds a sa nouvelle machine. Problème : elle n’avait que trois pieds dans son sac…une occasion manquée ? Pas le moins du monde : d’une part une machine à laver n’a pas vraiment besoin de pieds et d’autre part c’était là une manière presque élégante de me souhaiter la bienvenue en m’invitant dans le camp ou réside Dolly et son mari Spider, le vieil homme qui sait faire venir la pluie. Toutes les excuses sont bonnes pour entretenir des relations.
Il fait chaud chaud chaud ici et la nuit n’apporte aucun soulagement. Pour la première fois de ma vie j’attends la pluie avec impatience. Au soir de mon premier jour de retour à Fitzroy elle n’a pas eu l’élégance, elle, de venir me saluer.
 
2) La fete
A Townsville, j’ai aussi retrouvé Lise et Elina, deux étudiantes françaises en anthropologie, Lise – que je connais depuis Paris - travaille sur l’île de Palm au large de Townsville, une ancienne léproserie transformée en prison puis en communauté dont tout le monde paraît s’étonner qu’elle ne fonctionne pas bien : regroupez des gens provenant d’une vingtaine de groupes différents dans un univers carcéral et admirez le résultat ! Nous avions tous deux beaucoup de choses à échanger et discuter. Elina est une franco-irlandaise travaillant sur les relations des hommes aux requins mais elle-même n’est pas carnivore.
Les filles habitaient une maison à deux pas de celle de Robin, une maison tout en bois sur pilotis dans la plus pure tradition Queenslandaise. Cependant à l’intérieur c’était une tout autre sorte de tradition qui prévalait, celle du bon vivre et du plaisir, à la française, musique, vins et nourritures variées. Je dois avouer y avoir pas mal traîné mes savates après les dures journées de labeurs à l’université quand d’aventure, un jour sur quatre en moyenne, une fête y était organisée.
Il faut dire que faire la fête dans les endroits prévus à cet effet dans le Queensland devient chaque jour une entreprise plus compliquée. Au cours de ma première nuit de sortie dans la fièvre commerciale Townsvillienne, installé confortablement en terrasse avec une bière à la main et la jolie mozambicaine pour compagnie, je m’allumai une cigarette. Aussitôt, le cerbère des lieux intervint pour me dire que je n’avais pas le droit de fumer sur cette terrasse en plein air et que si je tenais absolument à me tuer les poumons je pouvais le faire en dehors de l’enceinte délimitée du bistrot. Qu’à cela ne tienne, je me lève donc, fais deux pas sur ma gauche et me voilà dans la zone autorisée, j’avale une gorgée de bière en souriant. Aussitôt le cerbère resurgit pour me dire que je ne peux consommer de l’alcool qu’à la stricte condition que je sois assis dans l’enceinte délimitée ! Plus tard, dans un autre lieu, un bar en plein air, mon regard s’attarde sur une ligne rose tracée sur le sol : d’un côté de la ligne vous pouvez fumer mais pas boire, de l’autre vous pouvez boire mais pas fumer. J’ai donc installé une chaise en plein sur la ligne, ma bière d’un côté de la ligne, ma cigarette de l’autre, tournant la tête selon mon envie. Vous parlez d’une civilisation !
Voilà pourquoi donc les nuits d’ivresse dans la maison des filles me laissent un doux souvenir : les règles n’y étaient pas de mise. Las, lorsque je quittai Townsville, les filles abandonnaient la maison : Elina retournant à Belfast et Lise expropriée, le terrain sur lequel la maison était bâtie devant être vendu sous peu pour permettre à un promoteur immobilier de construire sur le tout de formidables appartements modernes quoique légèrement inhumains.
9 Octobre – 4 Novembre – Townsville, James Cook University
 
            1) J’arrive dans la nuit à Townsville, je partage le taxi avec un aimable inconnu pour atteindre mon lieu de séjour : la maison de Robin, un prof d’anthropologie à la fac, qu’il partage avec un autre prof, Marcus (je dis prof mais ils ont à peine trente ans), et une mozambicaine, Martha, qui elle étudie le business mais parvient, grâce à ses charmes sans doute, à s’entendre avec eux.
 
            Le retour à la fac est moins brutal que mon débarquement dans une conférence d’anthropologues. La perspective d’une bibliothèque universitaire à ma disposition est un plaisir dont je ne tarde pas à profiter ; étudiant en thèse je peux emprunter jusqu’à 80 bouquins en même temps, un véritable bonheur mais un exercice de lecture plutôt acrobatique…
 
            En échange de son hospitalité, Robin, qui est en partance pour une conférence au Canada, me charge de faire l’un de ses cours en anthropologie médicale. C’est loin d’être ma spécialité mais comme le cours est dédié à la situation aborigène, je m’y mets de bon cœur, bien qu’au final le tableau soit plutôt déprimant. Je vais le redire ici une fois de plus : l’Australie est l’un des pays les plus riche du monde et sa croissance économique est solide, grâce surtout à l’exploitation minière d’une terre aliénée. Les Aborigènes constituent une population extrêmement variée, que ce soit en termes géographiques, historiques ou culturels, cependant leur situation socio-économique dément cette incroyable diversité : en tant que groupe social, les Aborigènes sont homogènes : espérance de vie inférieure de vingt ans à celle du reste des Australiens, taux de mortalité bien supérieurs, taux de diabète et maladies cardiovasculaire bien supérieurs là aussi, malnutrition, etc. Du point de vue de la santé, les Aborigènes sont dans une situation délicate bien qu’ils représentent aussi la population avec la croissance démographique la plus forte, avec pour résultat le fait que près de 40 % de la population aborigène a moins de 25 ans. Les raisons pour expliquer cet état de fait sont multiples et je ne vais pas m’attarder dessus ; je veux simplement souligner ici que près de quarante ans de programmes de santé destinés aux Aborigènes n’ont en rien ou presque changé la situation : il apparaît que la gestion administrative de leur vie est en fait l’un des facteurs contribuant à leur mal être… J’ai développé tout ça, pour mon premier cours officiel d’anthropologie, devant un public de cinq étudiants amorphes, dont un seul a pris des notes ; pas de question à la fin, ils voulaient fumer leur clope. Un futur pour moi dans l’université ? Laisser moi y repenser.
 
            A l’université, j’ai aussi eu l’occasion de m’entretenir longuement avec ma directrice de recherche australienne, Rosita. Bien qu’elle croule, en tant que directrice d’école, sous des tonnes de paperasses administratives, elle parvient tout de même à m’accorder deux rendez-vous par semaine, au cours desquelles elle me pousse, me questionne, discute, propose et affiche un optimisme qui finit par déteindre sur moi. Le seul problème, c’est que plus je parvins à élaborer un semblant de thèse, plus celle-ci semble éloignée de la réalité que j’ai pu vivre à Fitzroy Crossing…c’est ce que l’on appelle devenir professionnel ; mouais.
 
            Les facultés australiennes sont bien en avance sur notre modèle français : ici, les étudiants sont des ‘clients’ et chaque école au sein de l’université reçoit des financements proportionnels au nombre d’étudiants inscrits (qui par ailleurs payent des sommes considérables pour pouvoir être instruits et suer sur leurs dissertations), qu’ils soient brillants ou non. Que cela se traduise par un nivellement vers le bas de la qualité de l’éducation n’inquiète évidemment personne tant que l’on fait des bénéfices. Mais l’anthropologie, madame, voyez-vous, ça n’est pas vraiment fait pour faire de l’argent, pas plus que l’histoire ou la philosophie ; et donc, en ce moment même, les différentes écoles de sciences humaines et sociales se voient contraintes de fusionner pour simplement pouvoir continuer à exister, au passage un certain nombre de professeurs ‘redondants’ sont aimablement mis à la porte. Pendant ce temps, l’école de biologie marine engrange des bénéfices considérables grâce à la proximité de la grande barrière de corail et des meutes d’étudiantes américaines. Oui, mesdames et messieurs, là est le progrès et la preuve de la sophistication de notre société : l’université est un business comme un autre et le temps n’est pas loin où elles seront cotées en bourse, bravo !
4- 8 Octobre, Cairns, les Tablelands et le mariage au clair de lune
            Depuis Darwin je m’envole avec la belle pour Cairns, dans le Queensland tropical, la côte est, capitale du tourisme – barrière de corail et forêt tropicale préservée - et de l’immigration japonaise. Les montagnes bleues fondant dans l’Ocean Pacifique m’avaient manqué.
Dans notre bolide loué, nous passons la première journée dans l’arrière pays agricole de Cairns, les Tablelands. A première vue, les poches de forêt vierge semblent déplacées au milieu des verts pâturages et des cottages à l’anglaise : depuis quand les vaches broutent-elles des palmiers ? Mais c’est tout le contraire : ce sont les pâtures, les bovins et les rednecks qui sont déplacés ici, incongrus, mais leur présence dans le paysage est si imposante qu’ils paraissent naturels. C’est ainsi que les idéologies modernes s’imposent, sans dire leur nom.
Avec les touristes, nous faisons le tour de quelques chutes d’eau tropicales – l’eau froide est une bénédiction en ces latitudes et un massage hydraulique n’est jamais malvenu. Nous passons la nuit à Kuranda chez une amie qui allie à son goût pour la conversation celui du bon vin.
            Le lendemain, nous redescendons sur Cairns, Machans beach, où nous restons chez des amis d’université de ma belle, journée détente : ces gens ont leur salon sur la plage… Soirée tranquille car nous nous préparons au but véritable de ce voyage : le mariage d’amis sur une plage dans la Daintree, la foret vierge au nord de Cairns.
            C’est là que nous partons le lendemain dans notre bolide de location. La route, une fois sortis des banlieues, est tout simplement magnifique : à ma droite l’eau turquoise, à ma gauche la luxuriance verte et odorante de la forêt, et au milieu le bitume qui serpente et passe les rivières
            Voitures et bagages déposés à notre hôtel, nous nous changeons vite pour arriver juste à temps pour le mariage.
            Un mariage sur la plage, difficile de ne pas faire dans le New Age débilitant et l’officiant ne s’en prive pas – qui n’a pas un oncle fumeux ? Etant un invité de dernière minute et lointain je m’abstiens de tout commentaire et fixe l’écume qui joue sur le sable blond. Qu’importe après tout, les mariés sont heureux et n’écoutent le discours que pour guetter le moment où ils pourront se rouler une méchante pelle sous des applaudissements pleins d’émotion et quelques larmes de belle-mère. La pleine lune finit par se lever avec nos verres de champagne ; le reste de la nuit se passe en dégustations de chairs fraîches et distillations variées qui retiennent notre curiosité jusqu’au petit matin.
            Le lendemain dimanche se déroule comme un rêve cotonneux et ensablé, nous prenons le temps sur le chemin du retour pour faire la sieste en diverses plages et rivières et n’atteignons la ville qu’à la nuit tombée. Un dicton corse me revient en tête : après une bonne sieste, au lit ! nous n’hésitons pas longtemps.
            Les lundis ne sont jamais des jours agréables et celui-là reste gravé dans un granit mortuaire : à la fatigue des jours précédents s’ajoute mes adieux à la belle que je ne reverrai pas de sitôt. Dans le bus qui me mène à Townsville, je rumine des pensées grises alimentées par les méfaits du cyclone Larry : cicatrices visibles partout dans le paysage. Parfois je me demande si je suis triste parce qu’il pleut ou bien l’inverse. Je ne trouve pas de réponse dans l’air conditionné du bus.
           

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