La premiere apparition de Bahjar dans le monde de devant les yeux mesdames et messieurs! (le texte date de 1999)
3 Traits de Nacre
Misérable créature ! Je ne t'ai pas façonné le corps pour que
tu l'engloutisses dans la chair molle de ton canapé, je ne t'ai pas fait
des yeux pour les rougir au spectacle immonde de la vie sur écran plat, je ne t'ai pas donné un cerveau pour le réduire en esclavage, saleté !
Engeance de malheur ! Regarde toi donc, qu'as-tu fait de ma création ? Te voilà plus
mollusque et chair grasse que la plus vile des espèces, plus informe qu'à l'origine...
Et tu ne m'écoutes pas ?
Tu ne m'écoutes pas, misérable ! N'oublie pas qui je suis, n'oublie pas : ton bon dieu et
seigneur ! Tu n'as pas su choisir, cédé trop facilement, et tu gis là comme un cadavre, permanente offense à ma puissance et mon ordre. Je t'ai fait vivant !
Lève toi, pourriture de création, lève toi ou crains mon impérissable courroux
!
Un ange passe.
Ne vous fiez pas à l'amorce quelque peu
rugueuse de ce récit, en vérité c'est une belle histoire d'amour, pleine de poésie et de tendresse, que je m'apprête à vous raconter. Mais pour l'instant, il faut bien l'avouer, l'homme, notre
héros, gît face à la télé dont il ingurgite les images - bière, chips et feuilletons infinis - se laissant patiemment transformer en mollusque des temps modernes, suivant sagement cette ligne
darwinienne qui mène de l'homme au yaourt. On le croirait mort à le voir ainsi et pourtant, je vous assure qu'il vit, pauvre petit cadavre...
Nom de dieu, le voilà qui se lève ! Foutus personnages, ils n'en font jamais qu'à leur tête !
Pourtant, c'est étrange, mais on dirait que son mouvement n'est pas volontaire, comme s'il l'effectuait malgré lui : un mouvement de l'estomac. Oui, comme si le Grand-Joueur-de-Marionnettes
avait décidé, ni une ni deux, de ramener à la vie l'une de ses âmes mortes.
L'homme enfile son manteau et s'apprête à sortir de chez lui, ce qu'il n'a semble-t-il pas fait
depuis des siècles. Il se dirige vers la porte, cher lecteur, c'est le moment pour moi de m'éclipser, d'ailleurs, je n'ai rien à voir avec toute cette affaire.
La porte grince atrocement. L'homme, dans un état second et le ventre légèrement protubérant, la
referme derrière lui, sans douceur. Il ne reconnaît pas son escalier, il ne reconnaît pas ce hall, il ne reconnaît pas même son nom sur la boîte aux lettres.
Dieu de malheur, informe, éternel immonde, je te conchie de toutes mes forces et de mon
pancréas, je te dégueule par tout ce que je sécrète, je te hais pour tout cet air que respire !
Honte sur toi, vieillard sadique qui nous a créés libres dans le seul but de nous punir et
de nous voir expier la faute de notre misérable existence aux pieds de ta face scélérate. Honte sur toi et ton plaisir destructeur, ta colère infinie et ton amour hypocrite !
Il pousse la porte de l'immeuble.
Il n’a pas le temps de poser un pied dehors : rouge, jaune, gris, vert et arc-en-ciel, les cris,
les sifflets, des chars remplis de formes vaguement humaines, des guirlandes vomies des immeubles alentour, des fenêtres et des masques, des musiques confondues, des femmes endiablées, les
couleurs qui chavirent et s'entourloupent. Notre homme osera-t-il se jeter dans cette immense mêlée ?
Il n'a pas le temps, vous dis-je, de jeter un coup d'oeil sur la rue - qu'il ne reconnaît bien
évidemment pas - qu'il est bousculé par un type sortant de l'immeuble, un sale type masqué mais drôlement bien habillé, qui manque de le renverser et se fond dans la foule.
Il n'a pas le temps - combien de fois va-t-il falloir le répéter ? - de penser à courser le
malotru qu'il est de nouveau bousculé, et cette fois, il tombe bel et bien, en plein sur le trottoir.
"Ote toi de là, gueux ! Place, place à la reine des reines, l'Auguste Majesté par la grâce de
Carnaval !"
Des masques, cinq ou six, entourant une femme et son loup, ils rient et hurlent au spectacle de
notre homme à terre. L'un d'eux s'approche et lui crache au visage : "Baisse les yeux, misérable, tu n'es pas digne de contempler sa beauté !
_Place à Sa Majesté !" crie un autre resté aux pieds de la dame. "Longue vie à Sa Majesté!" et il
offre le champagne.
Arlequin, Long-Nez et Pantalon, des animaux difformes et cet ange tombé des nues. Au froid soudain
qu'il ressent à l'estomac et malgré la douleur et la honte, l'homme croit reconnaître le coup de foudre : sur le champ, il veut rejoindre cette cour absurde d'admirateurs.
Arlequin l'écarte d'un coup de main en riant, les animaux jouent une marche pour tambour et
trompette sur le tapis rouge de la femme. Elle semble flotter au-dessus du sol, et la caresse de son parfum... L'homme reste médusé, les yeux ronds, plaqué contre le mur, impuissant, perdu dans
les yeux de cette reine, oh oui, elle ne peut pas être moins !
Il reste encore quelques instant immobile après le passage du groupe, sous le choc, comme on dit.
Puis, subitement, il se relève et se met en tête de les suivre, elle surtout. C'est facile, son estomac lui indique le chemin : froid devant. Et puis, il perd vite leurs rires, leur musique, car
le groupe a tôt fait de s'écarter des artères encombrées par la folie de Carnaval, dans ces ruelles que, malgré l'ivresse générale, ils semblent connaître sur le bout de leurs doigts. L'homme
est, lui, très vite désorienté, puis perdu et bientôt, il ne reconnait plus les rues ni les quartiers et pour cause : il ne les a jamais arpentées de sa vie.
Ici ou là, à proximité de quelque café ou avenue, un capharnaüm épouvantable rappelle la démence
qui farandole toute la ville.
Etrange apparition que notre homme : dans l'insensé charivari de cette nuit, un monde de silence, une ombre qui avance, qui marche, absente, qui marche avec dans les
yeux la seule image de cette femme immense.
Au coin suivant, l'homme a tout juste le temps de voir le groupe rentrer entre deux immeubles
délabrés dans ce qui ne peut être qu'un bar.
Une taverne plutôt, porte en bois massif, petite fente coulissante pour le videur. Klik-klak, deux
petits yeux apparaissent puis s'écarquillent. "Ah, monsieur Sam, on vous attendait. Entrez." Klik-klak. Klok, la porte tourne sur ses gonds. Derrière le videur, un nain apparaît qui saisit la
main de l'homme (qui ne s'appelle pas du tout monsieur Sam) : "Si vous voulez bien me suivre".
Le nain en éclaireur écarte la foule démente du bar, une vraie cour des miracles, navigue entre
les tables effrénées, amène l'homme jusqu'au comptoir où un siège l'attend en face d'un verre rempli d'un liquide rougeâtre. "Ma spécialité" dit le barman qui accueille l'homme avec un large
sourire sans dents. Chaleur, fumée, brouhaha incommensurable, l'homme croit se sentir mal. Le barman vient aussitôt à sa rescousse.
"Monsieur Sam, vous ne buvez pas ? Ca fait un bail dites donc que vous n'êtes pas venu nous voir.
Vous savez pourtant que vous avez toujours votre place ici, comme vous l'aimez. Qu'est-ce qui vous a retenu si longtemps ?"
L'homme avale son verre d'un trait. Un trait brûlant, infect, la sensation qu'un rat mort vous
descend en travers de la gorge. L'homme lève les yeux pour prier, oublier ce goût à jamais. Ce n'est qu'à ce moment qu'il s'aperçoit que, juste en face de lui, à quelques mètres, se tient la
femme merveilleuse et sa cour idolâtre.
"Pas bavard, hein ? reprit le barman. C'est vrai qu'il y a foule ce soir... faut dire avec ce
carnaval, tous les tarés s'autorisent à sortir au grand jour, sans se cacher. Et bien sûr, c'est ici qu'ils finissent. Le meilleur tord-boyaux de l'hémisphère !" Et il éclate de rire en
resservant l'homme.
Celui-ci avale son deuxième verre sans plus y faire attention, anesthésié, pour se donner du
courage peut-être. Il voit la femme se lever, en direction du sous-sol où, selon toute vraisemblance se trouvent les toilettes. Un vieillard infirme qui se tient à coté de lui éructe : "Sacré
putain celle-là". L'homme fustige l'infirme du regard, pense lui casser sa jambe unique, mais descend sans un mot au sous-sol.
Il a juste le temps de voir que la femme n'entrepas dans un des lavabos prévus à cet effet, mais
referme une porte marquée d'un petit écriteau "privé". A sa suite, encore ce froid au coeur du ventre, il pousse la porte.
Et si je fouillais le fond de tes entrailles putrides, animal moribond, qu'y trouverai-je
?
Le fruit trop mûr de ta bestialité assouvie ? Ta bile vieillie exhalant les relents qui te
servent d'âme ? Tes viscères éclatées par le festin de tes semblables ? Peut être le merveilleux spectacle de ta souffrance en mouvement ?
Qu'y trouverai je dans tes entrailles putrides, animal moribond ?
Derrière la porte, un long couloir dont l'issue se perd dans les
tréfonds. L'homme frissonne au parfum de la femme sur son sillage, il s'engage dans le couloir mal éclairé. Les pas de la
femme résonnent, l'homme marche à l'ouïe sur ce sol en pente douce, quelques pas en arrière, camouflé par ses semelles en caoutchouc et les ténèbres environnantes, saisi par la chaleur étroite.
Un pas, un pas, un autre pas. Les bruits de pas hypnotiques. Pourquoi la suis-je ? se demande l'homme. Comment est-ce que tout ceci a pu commencer ? D'où vient ce vertige dans le ventre, que j'ai
aussi quand je la vois ? Tout un tas de questions auxquelles il ne peut bien sûr pas répondre. Que faisais-je donc avant de sortir ? Je ne me souviens de rien d'autre qu'images, images,
images. Avant ? Il n'y a rien d'autre avant. Je n'ai même pas de nom.
Un bruit de pas sur des marches métalliques rappelle notre homme à son histoire. Pauvre, il en
vient même à douter de sa propre existence dans cette obscurité moite. Mais voilà qu'en bas de l'escalier, il se retrouve dans un hall immense, comme un sas de bal au fond de la terre. De l'autre
côté de la salle, tout au fond, il a à peine le temps de voir la femme passer derrière la porte et disparaître. Au milieu, une statue servant de portemanteau sur laquelle sont accrochés les
vêtements de la femme, son masque et sa tête. Il règne une chaleur épouvantable mais l'homme ne songe en aucun cas à se déshabiller. Il repense à ce qu'il vient de voir : la tête sur la statue,
les papiers traînant devant la porte qui se sont embrasés. Est-elle entrée dans un four ? Son ventre émet un son étonnant et il se décide à ouvrir la porte à son tour.
Tu découvriras mon nom en lettres écarlates, calligraphiées pour toi par la force de ma
douleur, la véhémence de ma misère et l'infini de la colère que j'éprouve pour mes frères et mon sang. Ce nom répugnant de bâtard, enfanté par la nature
dans un accès de démence ; ce nom maudit qu'un dieu se targue et se bat les très-puissants flancs d'avoir inventé. Tu liras entre deux hoquets ce nom que j'agoni, misérable créature
que je suis, ce nom qui me lie à toi comme à tous, je te l'épelle pour ne pas avoir à le prononcer : h-o-m-m-e.
De l'autre côté c'est le désert (aussi improbable que cela puisse paraître), sable et soleil. La
porte s'est refermée sur l’homme avec un claquement sinistre, la femme a disparu. Il ne distingue rien d'autre que le sable à perte de vue, jusqu'à l'horizon, et derrière lui, une porte suspendue
dans le vide au milieu de ce nulle part.
L'homme resté seul n’a d'autre choix que d'avancer, qu'importe la direction, droit dans le
sable, peut-être trouvera-t-il les limites de ce désert souterrain et de cette chaleur infernale. Il ne sait pas sa tâche infinie : ce sable ne finira jamais d'avancer ses dunes.
Les pieds s'enfoncent dans le sable et disparaissent, l'un après l'autre, les traces s'effacent
aussitôt. Un pas, un pas, dans le sable en mouvement. Un pas, toujours aussi futile, inutile que le suivant. Le désert est une impasse infinie. Les pas s'ajoutent aux autres, sans queue ni tête,
sous le soleil improbable. L'homme marche, des jours et des jours, sans que jamais la nuit vienne jouer de sa fraîcheur, l'homme marche sans fin. Chaque pas, pense-t-il, sera le dernier.
Pas à pas c'est la soif qui monte, en plus de la chair brûlée et bientôt la faim. Jamais la fin.
La soif de l'homme brûle sa gorge, sa bouche, gagne ses poumons, son ventre. Son corps, son corps pour une goutte d'eau ! L'homme sent en lui chacune de ses cellules asséchée, tarie, stérilisée
par la soif. Ses cellules flétries comme des grains de sable, qui raclent à l'intérieur. Respirer même est une brûlure. La soif, la faim, le manque de sommeil, combien de jours et de pas, et
l'homme confond ce désert qu'il voit et celui qu'il est devenu : cette dune agonisante, avançant comme les autres dans les courants d'air. Mort en esprit comme le désert est vide de vivant
; du sable, des grains, autrefois un homme, à perte de vue.
Soudainement, ce cauchemar que j'ai fait
des nuits durant m'est revenu à la mémoire. Je fus comme assommé, fauché en plein élan dans ma vie éveillée.
Je suis dans une espèce de désert immense peuplé de sables blonds et de rochers. Je m'arrête justement devant l'un de ces rocs que l'érosion a taillé en
autant de lames. Je pose mes deux mains sur les côtés d'une de ces lames, et je me jette, je cogne, je frappe jusqu'à ce que ma tête explose comme un fruit trop mûr. Je frappe. Des flots de sang
s'échappent de mon crâne, et de la bile, je sens le roc dur et froid pénétrer chaque fois un peu plus profond, fouiller ma cervelle, je frappe, le roc dur en moi, la pierre dans mon crâne ; et
moi qui continue de cogner, ça ne s'arrêtera jamais, ce mouvement de va-et-vient, la lame de schiste qui déchire mes sens. C'est insupportable, je frappe le roc, l'image seule me fait frémir,
c'est insupportable.
Il faudrait vraiment que je me réveille.
Enfin - après des siècles et des siècles,
peut-être en une heure - sec et brûlé, cent fois mort et toujours à l'agonie, l'homme s'arrête, et tombe. Il pleurerait sans doute s'il était resté une seule goutte d'eau en lui, mais il se
contente de fermer les yeux. Quand il les rouvre, il voit ce vieil homme noir, Bahjar, debout, à quelques mètres, qui lui fait signe d'approcher en souriant.
"Viens à moi mon petit, nu comme une branche, dit l'ombre chaude, tu ne sais plus qui tu es, tu ne
sais pas qui je suis ; je peux seulement te dire où.
_Où ? l'homme ne peut articuler qu'une seule syllabe à la fois et c'est déjà un effort
terrible.
_Dans le désert bien sûr, il rit doucement, c'est là que tu dois être, c'est à lui que tu
appartiens : l'Enfer.
_Non..."
Le vieux noir rit encore, un rire sec comme ses rides. Puis il tend à l'homme un collier dont le
pendentif est une pierre striée de trois lignes de nacre.
"Je vais te faire une faveur, dit alors le vieux Bajahr, parce que tu ne veux pas me croire.
Regarde, je vais te laisser sortir, tu reviendras ici de toute façon, et je te donne cette pierre pour que tu t'en souviennes.
_Comment ? demande l'homme à qui l'espoir permet maintenant d'éructer deux syllabes à la
suite.
_Quoi, tu ne sais donc pas lire ? demanda Bajahr dans un éclat de rire et il disparaît. A sa place
une porte. L'homme la pousse, ce n'est pas un mirage.
Un homme croise dans la rue un groupe dont une des femmes porte un masque de carnaval, celui
avec un long nez, vous savez. Intrigué, il suit le groupe dans un bar où depuis le zinc il admire la femme au masque. Il la suit ensuite jusqu'à ce qu’elle se sépare de ses amis, jusqu'à ce
qu’elle rejoigne un sous-sol dans la vieille ville.
Le sous-sol commence par une fausse entrée d’appartement et derrière la porte, il se poursuit
en un long tunnel où les talons de la femme résonnent. Un escalier descend assez profond, en colimaçon, l'air est de plus en plus humide et il fait de plus en plus chaud, l'homme continue de
suivre. Plusieurs fois, la pierre autour de son cou lui demande de faire demi-tour, mais il ne veut rien entendre, hypnotisé.
Enfin, au fond d'une grande salle pleine de tuyaux sur les murs et au plafond si haut qu'on
n'est pas sûr de le voir, le chemin de la femme masquée la mène devant une porte immense. Dans la salle, se trouve une quantité de malheureux, une vraie cour des miracles, des hommes durs, des
femmes éprouvées, des enfants vicieux, des éclopés, des mutilés, des suicidés, des aveugles, des nains, des poilus, tous en haillons dégoûtants, maladifs, sauf le portier qui porte un magnifique
costume de soie rouge imprimé de dorures arabisantes. Il soulève son superbe haut-de-forme quand il voit la femme arriver et la salue respectueusement, puis il tape trois coups secs et crie
quelque chose en une langue étrangère.
La porte s'entrouvre et laisse passer un souffle brûlant, les papiers qui traînent devant
s'embrasent. La femme s'avance et, oh mon dieu, elle ôte sa tête masquée tout entière qu'elle jette à un gueux et entre cou nu dans ce qui ne peut être qu'un four. La pierre ordonne à l’homme de
fuir, de se sauver, en vain.
Le portier crie soudain : "Amenez le moi !". L'homme sent alors deux mains peser sur ses
épaules, deux horribles géants le soulèvent et l'apportent prestement au portier.
"Que fais-tu là ?" demande-t-il.
L'homme parvient à peine à balbutier : "Je, euh, je l'ai suivie...
_Tiens donc ! s'écrie le portier, vous entendez ça vous autres ? Il l'a suivie ! Ha ! Ha! Ha!
Sais-tu seulement qui tu as suivi, pourceau ?
_Non, mais elle est si belle....
_Belle comme l'enfer !" hurle un vieillard unijambiste entre ses trois dents.
Le portier reprend : "Cette femme que tu as suivi comme un bon petit chien, c'est Lilith. Un
des pires démons qui soit, tu vois. Foutre sang morve étron, il n'y a que cela qui la pousse, la mort l'horreur et l'incendie. Elle aime tous les hommes d'un amour dément, elle aime leur
souffrance, leurs cris et leur sang quand il coule jusqu'à ses lèvres, elle aime leurs yeux revenus à la poêle, foutre sang morve étron, stupre et incendie. Tu as tiré le gros lot mon petit ! Et
il éclate de rire.
_Et sa tête ? demande l'homme.
_Sa tête ? Oh, c'est un curé qui lui a coupé, je crois, il pensait que ça pourrait l'arrêter.
Ha ! il est mort émasculé et Lilith depuis peut faire le mal en deux endroits à la fois, du beau travail, vraiment ! ha ! ha ! ha! Allez, buvons un coup à ça !"
Le portier tend un verre à l'homme et avale le sien d’un trait. L'homme hésite un instant puis
fait de même, et tombe raide mort. Quelques gueux applaudissent les révérences du portier.
« Allez, monsieur Sam, dit le barman, c'est
l'heure maintenant, il faut y aller, on va fermer. »
L'homme soulève lentement, douloureusement, les paupières, il demande d'une voix blanche : "Un
verre d'eau…
_Vraiment pas la grande forme, hein monsieur Sam ? Bah, ça arrive vous savez, même aux meilleurs,
ma femme me le dit tout le temps...
_ Un autre.
_Vous avez drôlement soif pour un homme qui a autant picolé. Allez, je vous ai appelé un taxi, il
doit être arrivé maintenant."
L'homme - qui ne s'appelle toujours pas monsieur Sam- est touché de la délicate prévention du
barman. Il se lève péniblement et traverse lentement la salle, souffrant apparemment de sévères courbatures. Lentement, il sent chacune de ses articulations crisser, comme rouillées, grippées par
du sable, sa peau le brûle et craque avec le mouvement. Au ralenti. Il murmure un au revoir rauque et sort.
Le taxi attend devant la taverne, porte ouverte au passager. L'homme voit le ciel couleur petit
jour et s'effondre sur les sièges en cuir mou. Au chauffeur qui lui demande, l'homme répond : "Chez moi". Le chauffeur rit doucement dans sa bouche sans dents et passe la quatrième. Ils sont
partis. Un poids étrange au cou fait dodeliner l'homme gentiment ; bientôt, les ronronnements du moteur ont raison de ses forces, et il s'endort.
La dernière image dont il se souvient au matin était celle du rythme hypnotique des lumières d’un
tunnel, à toute vitesse une ligne droite. Car c’est aussi la première chose qu’il voit à son réveil, le taxi roulant toujours, à 140, dans un tunnel.
« Peut-être toujours le même », chuchote la pierre autour de son cou. Ni devant ni
derrière, aucune ouverture, lumière ou quelconque trace de jour. La montre de l’homme s’est arrêtée, les aiguilles bloquées à 23h12.
« Bien dormi j’espère, nous sommes presque arrivés maintenant
_ Où ça ? » demanda l’homme qui avait la gorge douloureusement sèche. Le chauffeur
étouffa un petit rire blessant, et accéléra encore un peu.
Et la lumière vint.
Trop de lumière. Un soleil aveuglant. La pierre au cou de l’homme pèse des tonnes, celui-ci sent
sa peau s’assécher en un instant. Ils sont de retour dans le désert.
« C’est une blague ? » demande l’homme, et le chauffeur explose de rire, il hurle
véritablement.
D’un bond, il se tourne vers l’homme, l’air siffle entre ses gencives nues, la mâchoire tendue.
« Hors d’ici c’est l’enfer » laisse-t-il échapper et aussitôt il arrache la pierre de l’homme en pendentif, l’homme paralysé. Puis, et ce n’est qu’ici que l’horreur commence
véritablement, le chauffeur se transforme en serpent des sables, saute au cou de l’homme pour y planter ses crocs, injecter son venin, et s’enfuit par la portière.
La douleur est instantanée, ainsi que la fièvre, l’homme est pris de tremblements, de nouveau il
ressent cette brûlure froide au cœur du ventre, la femme, les contours de la voiture se mettent à danser, les dimensions se mélangent. Au prix d’un terrible effort, l’homme parvient à sortir de
la voiture. Entre son délire et la douleur, il a tout juste le temps de remarquer que quelque chose cloche dans ce désert. Quelque chose a changé.
Haut dans le ciel, les vautours planent sous le soleil. Puis l’un d’eux voit l’homme : infime
ombre à la surface. Les vautours descendent.
« Des oiseaux, est-ce que je vois vraiment des oiseaux ? » se demande l’homme. Dans
le premier désert, il n’avait vu aucun animal.
Il ne peut plus marcher et tombe à genoux, venin agissant, à genoux dans le sable, terrassé par
cette question. Des oiseaux... Puis il entend à quelques mètres derrière lui une hyène glousser, puis une autre en écho.
C’est ce moment là que choisit le premier vautour pour lui crever l’œil droit de son crochu.
Le premier sang fouette les instincts et les estomacs creusés par le soleil. Avant même que la
première goutte ne touche terre, les animaux sont sur lui. Des charognards qui, pressés par l’urgence de la survie, n’attendent même pas que l’homme soit mort. Dans un unisson rauque et débordant
de salive, ils se ruent, se jettent sur lui et commencent la boucherie - bâfrent, bâfrent, bâfrent - déchirent le corps de l’homme en morceaux, petits bouts de viande arrachés dans la mêlée :
jambes, mains, bras, épaules, joue, cervelle, poumons, intestins - rongent, rongent, rongent. Hyènes et vautours dans le désordre - coups de dents et claquements de becs - à qui mieux mieux dans
le bain de sang, sous le murmure incessant des mouches à viande, à merde.
Soleil, immobile, pas de bras, pas de bouche, pas bouger, non, douleur, moi, sable, ronge,
ronge, soleil, pas bouger, attendre, oui, immobile, attendre, soleil, ronge.
Mais ne perds pas espoir, lecteur, car notre homme n’est pas mort pour autant ; peut-être un
effet secondaire du venin.
A la fin, repus de viande tiède et d’entrailles, les charognards s’assoupissent. Touchant tableau
de la solidarité criminelle : les vautours et les hyènes gisent là, entre les morceaux immangeables et les os trop épais, les uns reposant leur bec sur des ventres poilus, les autres
étendant leurs pattes entre les ramages. Ils dorment bientôt tous, mais d’un sommeil agité : l’homme même écartelé ne se laisse pas digérer. Même sous les becs, dans les gueules et estomacs
- mâchent, mâchent, mâchent - des charognards festoyant, l’homme demeure un être pensant, vivant, agissant dans ses morceaux éparpillés. Il ressent la douleur des molaires et l’acidité des sucs,
l’interminable angoisse de la digestion, des litres d’acide sous des mètres d’intestins, le noir et la puanteur de sa chair décomposée.
Las ! On ne peut digérer que les morts.
Alors, un par un, le cauchemar de l’indigestion vient saisir les charognards. Derrière leurs yeux
ils voient l’homme venir à eux, crier, hurler et répandre leur sang sur ses membres, s’en couvrir jusqu’à se fondre en eux. Tout au fond d’eux, les charognards entendent l’homme survivre et les
maudire, crier dans les pulsations de leur sang, de leurs sucs, danser comme un cannibale sur la flore de leurs estomacs. Et, dans un élan de douleur nauséabonde, ils rendent tous en chœur, entre
leurs dents, le corps de leur festin : l’homme liquidé dans un spasme. Le ventre vide à nouveau, écoeurés par les siècles à venir, les animaux quittent le tas rouge et pestilentiel
qu’estdevenu l’homme entre ses os, un par un.
Lentement, sous l’effet du soleil - dans cet endroit il était toujours au zénith - lentement la
bouillie réduit. Suivez la recette. L’homme se sent rétrécir de corps, sécher, fossiliser et durcir. Immobile. Mais son esprit reste toujours en mouvement, vivace et sensible. Dans l’érosion,
l’homme continue de souffrir et d’agoniser, encore et toujours. Son cœur se durcit, il oublie le mouvement et les gestes, l’homme n’a plus de nom, plus d’estomac. La bouillie fossilise.
Il y a tant de morts qui errent à la surface, tellement de coquilles et de carcasses. On
en croise tous les jours, sans y prêter attention, on en salue même quelques uns parfois, sans se douter. Eux même ignorent leur triste condition : après tout ils ont un toit, une voiture,
une télé, ils se goinfrent et chient, ils boivent et pissent : comment soupçonner que l’on est mort, comment savoir ? Il est même difficile de les prendre en pitié ces pauvres bouts de
viande qui s’agitent. Les morts ne sont pas tous sous terre, croyez moi. La vérité (sic), c’est que souvent les âmes n’attendent pas la vieillesse ou l’accident pour se faire la malle, j’ai même
entendu dire que certaines se suicidaient. Parfaitement, les âmes peuvent se suicider.
Mon dieu, mon diable, je ne sais plus où j’ai rangé la mienne. J’espère ne pas l’avoir
vendue !
Soleil, immobile, pas de bras, pas de bouche, pas bouger, non, douleur, moi, sable, ronge, ronge, soleil, pas bouger, attendre, oui, immobile, attendre, soleil,
ronge.
Des siècles d’anges passent dans le soleil immobile, loin au-dessus des sables imperturbables et des carcasses qui s’érodent. Le temps long, chaud et sec, la mort et
l’inaction.
Et puis soudain, le silence minéral se brise : un son vivant, quelqu’un s’approche en sifflant. L’homme devenu pierre parmi les sables en érosion entend des
pas, puis une voix chaude et familière.
« Oh, bonjour ma petite, viens un peu par ici », le vieux Bajahr s’accroupit et
prend la pierre dans sa main, l’homme devenu pierre. « Parle moi, raconte moi ton histoire, ce sera amusant » demande-t-il en riant.
Alors, comme si elle réagissait à la voix, la petite pierre posée dans la main se fendille, et
trois traits de nacre appariassent à sa surface ; et la pierre dit : « Quoi, tu ne sais donc pas lire ? »
Et Bahjar rit.
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