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           Puisque vous êtes si sages et attentifs et que je suis encore en train de suivre les Assemblées Générales des Organisations Aborigènes du Kimberley, je vous offre aujourd’hui un petit récit de la création du monde selon les Ngarinyin, publiée originellement dans D. Mowaljalai et J. Malnic, 1993, Yorro Yorro : Aboriginal Creation and the Renewal of Nature, Rochester (Vermont): Inner traditions International, et traduite par mes soins pour votre bon plaisir :
 
Dans Narkundjaja, avant le Commencement, le Ciel et la Terre étaient deux domaines séparés – ils le sont toujours.
            Wallanganda est le souverain de notre galaxie et la force qui créa tout sur Terre. Il a une forme visible mais sous la Loi elle ne peut être montrée qu’aux hommes, et uniquement après leur initiation. Il s’incarne dans la Ceinture d’Orion. « Nous n’allons pas plus loin, nous ne comprenons pas ce qui est au-delà » disent les anciens, même s’ils affirment que les Aborigènes connaissent depuis toujours l’existence d’autre constellation au-delà de notre galaxie.
Aujourd’hui et toujours, un grand serpent habite dans la Terre, Wunggud. Elle est la Terre et faite de la substance primordiale à partir de laquelle tout dans la nature est formé. Elle est femelle, njindi, ‘elle’.
Avant la Création elle était étroitement lovée en forme de boule d’une substance proche de la gelée, ngallalla yawun, ‘tout est mou comme de la gelée’.
Wunggud est le Serpent Terre, le nom, le corps, la substance et le pouvoir de la terre. Toute la nature pousse sur le corps du Serpent.
Lalai est un mot Worora, lalandi en Ngarinyin. Il se réfère à la part active de la Création. Lalai commença lorsque Wallanganda fit tomber l’eau douce sur terre depuis l’espace.
Wunggud, le Serpent Terre, s’étira. Elle bougea et forma des espaces entre ses écailles pour retenir ces eaux. Mowaljarlai dit : « elle approfondit ses écailles en forme de seaux, garagi ». De cette manière elle forma les trous d’eau, les eaux wunggud où elle allait résider et rester jusqu’à aujourd’hui.
Avec les eaux douces, le Serpent fit la pluie. Elle est toujours en charge de ce processus. Elle contrôle le rythme de tous les cycles, le vent et le temps, les marées et les courants, le climat et les saisons, les cycles reproductifs, menstruels, de croissance et les cycles de vie.
Wunggud a ses propres pouvoirs : le pouvoir de détruire, de se régénérer et soigner, et d’autres pouvoirs sur les conditions physiques qui précèdent l’incarnation de toutes les créatures et de toutes les choses qui poussent. Wallanganda, hier comme aujourd’hui, envoie constamment des paquets d’énergie vers la Terre. Ils sont stockés dans les trous d’eau wunggud sous la forme d’images. Ces images-projections précèdent toujours tout ce qui prend forme.
Au cours du Lalai, Wallanganda descendit sur Terre. Il vint sous les ordres de Ngadjar - Celui qui est Au-Dessus, le Maître de Toutes les Galaxies, Celui Au-Delà de notre Compréhension – pour donner la vie à cette planète.
Il vint du Ciel, du pays du Levant, de l’endroit dont vient son Pouvoir. Il avait envoyé toute cette histoire d’eau. Maintenant il allait y mettre la vie.
 
Le Créateur apparut sous la forme d’un Wandjina – la bouche et le torse voilés dans la brume, la tête encerclée de nuages et d’éclairs, sa robe un rideau de pluie – tel un dieu de la Pluie.
On ne voit pas de bouche  pace que c’est au-delà de notre compréhension, de notre sagesse et de notre savoir. C’est caché dans la brume ou le brouillard. Ce brouillard nous sépare des niveaux plus élevés que nous ne pouvons pas comprendre.
Wallanganda voyagea à travers les pays. Tandis qu’il marchait sur le sol mou, le sol se formait et se solidifiait en autant de rivières, de montagnes et de rochers. Il fit les arbres, les buissons, les plantes pour ses paysages. Il fit toutes les choses de la nature.
Ses actions sont Yorro Yorro, tout sur terre tout neuf et debout. Yorro Yorro est la création continuelle et le renouvellement de la nature sous toutes ses formes. Il a tout installé et lui donna la vie pour que cela continue de croître sur le dos du Serpent.
Ensuite vint le temps de faire l’homme. « Comment faire cela ? » se demanda le Wandjina. Il ne voyait que lui alentour. Il baissa la tête et vit un enfant bouger dans une eau wunggud. « Oh, c’est un enfant qui bouge » dit le Wandjina. Il nous ramassa et nous mit sur sa tête et nous emmena – l’image du petit, l’image.
Ensuite il vit une autre image dans l’eau, le reflet d’un Wandjina, son propre reflet. Alors il prit de la boue et modela la boue. Il construisit le premier homme. Wanditj signifie « construire le bâtiment ». C’était un moule, un plan, un premier moule copyright. Il l’utilisa pas ses mains – le Créateur forma tout avec sa voix, son Pouvoir. Il modela toutes les parties du corps pour la première fois. C’est comme quand on construit une maison, il faut un échafaudage. C’est ce qu’il fit quand il nous créa. Quand on retire les planches, le boulot est fini. Le dessin est béton.
Ensuite le Créateur fit la femme. Il fit aussi la femme avec de la boue, comme l’homme. Nous sommes tous pareils. Najjar signifie ‘la même chose, le copyright, l’image toute crachée’ du Wandjina. On peut le voir dans l’art rupestre. L’homme et la femme se baladent. Le dessin de leur corps a été reporté sur la Terre.
Quand il a eu fini la petite fille, il mit une moule entre ses jambes, pour que l’homme la trouve lorsqu’elle aurait grandi, pour qu’elle révère et prenne soin de son compagnon.
La moule est mahmah [sacrée, intouchable] ; Le mot pour la moule est darrul darrul, ce qui signifie ‘agonie et souffrance’. Les jeunes hommes ne sont pas autorisés à manger des moules parce que c’est le symbole du corps de la femme.
 
Le Créateur Wandjina ensuite fit les animaux pour que es hommes puissent se nourrir. Il fit de certains de ces animaux – le lézard bandau, la tortue wullumarra, le crocodile et le perroquet noir – ses préférés ; il mit des rappels de ses actes de Création dans leur corps.
Quand il fit wullumarra, la tortue au long cou, il mit une figurine Wandjina sa propre image, dans les os de la mâchoire et du cou de la tortue. Wullumarra : regarde ce que j’ai fait de wullu. Wullu est la substance de la Création.
 
Il donna la vie aux animaux qu’il fit et il les goûta : « Ah, très bonne viande ! ». Il s’attache beaucoup à son premier animal, son préféré, wullumarra. Quand sa tortue s’échappa, il fut très inquiet et agité et ne se calma que lorsqu’il la retrouva. Il mit wullumarra à côté de lui dans sa peinture à Anguban, le site du rêve Nuage. »
Pour compléter mon petit mot d’hier, je vous offre aujourd’hui un extrait de La Saga du Captain Cook, telle que racontée par Hobbles Danaiyairi à Deborah Bird Rose (et traduite par mes soins).
La référence de l’original : Deborah BIRD ROSE, 1984, “The saga of Captain Cook: Morality in Aboriginal and European Law”, Australian Aboriginal Studies No 2, p.24-39.
 
“Bon. Bien, je parle aujourd’hui. Je m’appelle Hobbles Danaiyairi. Et j’ai un peu de souci. Ca remonte à longtemps, je crois, jusqu’au commencement. Il a commencé, Captain Cook, pensant toujours à avoir plus de terres. De Londres et de la Grande Angleterre, c’est son pays. Beaucoup de monde dans la Grande Angleterre, et il commence là-bas et il cherche une autre terre. Et il se trouve un voilier et il se trouve du monde et on va aller voir à quoi ça ressemble, l’Australie. Et quand Captain Cook est passé par le port de Sydney, eh ben c’est lui qui a accosté dans le port de Sydney le premier. Et beaucoup de gens, beaucoup de femmes, beaucoup d’enfants, la ville leur appartient. C’est leur pays. Et il ne lui demande pas à l’homme. Trop peur. Il ne cherche pas querelle quand il voit l’homme blanc venir chez lui. Et il ne lui demande pas de terres. Il dit pas « Bonjour ». Non. Il lui dit, il lui demande : « C’est ton pays ? » « Oui, c’est mon pays » « Ah oui. » Il lui a pas vraiment demandé. « Joli pays » remarque Captain Cook. « C’est un bon pays, il y a d’autres gens par ici ? » « Oui, plein de monde par ici, dans le port de Sydney » Ces gens sont encore dans le bush, cherchant du poisson, de la viande. Et ces anciens ils trouvaient plein de nourriture.
Il se fait une petite jetée. Et il sort les gens, il sort les fusils, et les bœufs et les hommes. Et enroule ses couvertures et un peu de nourriture, tout quoi. Captain Cook a tiré dans ce coin pendant, je crois, presque trois semaines. Tuant tout, tous les gens. Les femmes se font tirer dessus, les enfants sont assommés. Ca veut dire que Captain Cook se prépare pour le pays entier, il va essayer de le prendre. Mais c’est lui qui a commencé à leur tirer dessus là, hein. Trois semaines et il fait ses bagages et les met dans son voilier et il continue tout autour en suivant la mer. Dans chaque recoin il y va et regarde les autres gens qui sont là. Même chose. Tirant sur tout, mais dans chaque recoin quelqu’un parvient à s’enfuir.
Quand il est arrivé à Darwin, c’est le plus gros lieu. Il y avait beaucoup de monde là, d’autres gens. Ceux de Darwin. Les gens qui sont nés dans ce pays. Quelque soit le bâtiment à Darwin aujourd’hui, il appartient aux Aborigènes. Il étaient seulement assis à Darwin avant, pas de maison, rien. Là aussi les gens avaient beaucoup à manger. Beaucoup de poisson et beaucoup de gibier. Attraper, les gens attrapaient de tout, du crocodile, de tout. Ils faisaient des lances aussi. Et Captain Cook arrive, il voit cet ancien qui fabrique une lance là, une lance de pêche. Et il lui demande pas. Même chose. Lui demande juste un petit bout de l’histoire. « Mon dieu quelle belle terre ici ! Ton pays, il est grand ? Il y a beaucoup de gens ? » « Oh, y a plein de gens par ici, on est nombreux ici » il dit « Beaucoup d’Aborigènes. C’est notre pays. On a jamais vu des Blancs avant. C’est la première fois que vous venez. On peut être prêt pour vous. On a plein de lances. On veut pas des Blancs. » Il commence à comprendre l’histoire, Captain Cook a compris cette histoire. « Prépare-toi pour ça, le vieux, on va peut être commencer. » Il met une balle dans son chargeur et commence à tirer, la même chose qu’à Sydney. Et tout : « Vraiment quel beau pays » il trouve Captain Cook « C’est pour ça que je nettoie les gens, pour le prendre. Et après ça je reprends mon voilier, je plie bagage et je continue mon voyage. » Il est allé dans les moindres recoins et laissé son voilier pour faire un tour. Il rencontre peut être deux ou quatre ou six personnes dans ce pays. Le pays de tout ces gens-là. Captain Cook était envieux. Et il nettoie tout et ils s’enfuient partout.
Quand il a fini de tirer, il est rentré, directement. Il suit la mer tout autour encore une fois. Jusqu'au port de Sydney. Directement. Captain Cook pensait : « J’ai voulu nettoyer tous ces gens jusqu’au bout. C’est un bon pays. J’aimerai y mettre mes bâtiments. J’aimerais y mettre mes chevaux. J’aimerais y mettre mon bétail. Je vais prendre tous mes livres et me faire une sorte de bureau dans le port de Sydney. »
Bien. Quand il a commencé à construire le port de Sydney, ça veut dire qu’il reçoit tous les livres de Londres, de la Grande Angleterre. Il amène plein de monde, il revient et il rapporte plein de chevaux et plein d’hommes sur son grand voilier. Il rapporte beaucoup de chevaux et beaucoup de fusils, des bœufs aussi.
« Quand ces gens s’installeront, si vous voyez que les gens sont un peu hostiles, vous pouvez les frappez. Et si vous êtes prêts, bien, venez avec vos chevaux. Certains d’entre eux sont des vauriens, ils se battent pour leur terre. » Il se sont battus pour la terre. Pas bon ça, que les Blancs viennent ici, il va falloir faire avec ces Noirs. Et quelques Blancs se sont fait tuer. C’est un grand pays, dans le Territoire du Nord. Ils se sont pris une lance. Quand ces anciens sont venus, avec leurs chevaux, Captain Cook les a envoyés. Envoyés là-bas pour tuer plein de gens. Certains parvenaient à s’échapper, et c’est comme ça que ces Aborigènes firent une armée. Ils ont tiré dans tous les sens, les gens sur les chevaux. Les chevaux ont galopé sur toute l’Australie, chassant ces gens. Mais toujours, des gens s’échappaient, toujours. Ils peuvent pas les rattraper. Les chevaux peuvent par les suivre sur les terrains difficiles ou dans les caves. Et ce pays, ce pays de grès, les gens s’y sont cachés.
C’est vrai. On était prêts pour les Blancs, pas de problème. Ils ne veulent pas que les Blancs viennent par ici. Et ils étaient vraiment, vraiment en colère, mon peuple. Ils ont assommé des Blancs d’entrée de jeu. Ils les ont eus avec leurs lances, les ont tués. Ils se sont battus contre les Blancs. Les Noirs se sont battus et un autre Blanc les a tous tués. Parce qu’ils avaient des lances, mais les Blancs avaient des fusils. Ca les a battu. Si les Blancs étaient venus sans fusils, ils auraient pas pu attraper et tuer tous ces gens. Ils ne leur ont pas laissé une chance.
Je sais que Captain Cook s’est mal comporté avec ces gens. « Ce pays n’est plus aux Noirs. Fini. C’est mon pays maintenant. » il a dit. « Ca veut dire apporter tous les bâtiments, les maisons. Alors ils apportèrent les bâtiments. « Je vais me faire mon lieu à moi. Je peux le faire  n’importe où». Il commence à mettre ses stations d’élevage. Il a amené beaucoup de livres, des livres de lois, ici, de Grande Angleterre. Ils ont ce livre pour Captain Cook en Angleterre. C’est sa loi. Le livre de Captain Cook, ils l’amènent au port de Sydney. Et ils ont beaucoup de gouvernement dedans, venu de Grande Angleterre."
 
                 De dimanche à mercredi, je serai/suis dans la communauté de Jarlmadangah qui fête ses 20 ans et ou ont lieu cette année les Assemblées Générales des 3 grandes organisations aborigènes régionales du Kimberley: le conseil de la terre (KLC), le centre de la Loi et de la Culture (KALACC) et le centre des Langues (KLRC).
Pendant quatre jours, des représentants venus de la trentaine de groupes qui appellent la région du Kimberley leur ‘pays’ vont discuter politique, gestion de l’environnement, développement économique, amélioration sociale, etc.
Si vous trouvez que tout cela ne fait pas très traditionnel, détrompez-vous : non seulement tous les soirs sont occupés par des chants et danses de toute la région, mais ces mêmes chants et danses sont aussi l’occasion de faire du ‘business’ à la manière Aborigène et completer les discussions du jour.
Les grands rassemblements rituels ont toujours été aussi des lieux d’échanges économiques, de construction d’alliances sociales et politiques, de redéfinition des situations et des moyens d’agir sur elles. Les gens agissent sur le monde, quoiqu’en disent les colons et ceux qui voudraient toujours nous faire croire au mythe des victimes.
Le fait que les Aborigènes aient choisi dans toute l’Australie d’appeler leurs rituels ‘business’ est intéressant au plus haut point. Non seulement cela révèle l’importance des rituels dans la vie et la reproduction des sociétés Aborigènes, mais cela pointe aussi du doigt le fait que ce que les Aborigènes ont perçu comme central dans la vie des sociétés Gadiyas (blanches) est justement le ‘business’, purement économique et marchand cette fois. Perspicaces les anciens ?
De même, le fait qu’ils traduisent aujourd’hui ce que les ethnologues il n’y a encore pas si longtemps appelaient Rêve par le terme de Loi est révélateur : les Aborigènes ont une conscience politique et ont des interprétations des sociétés qui les ont envahies, ils comprennent en partie les Gadiyas et agissent en consequence. 
Et aujourd’hui même cela continue, alors que politiquement ils ont moins de pouvoir et de représentation que jamais et que le gouvernement fédéral impose des reformes dans les communautés sans jamais consulter personne au préalable. Les Aborigènes ne veulent pas revenir au bon vieux temps ou ils vivaient tout nu dans le bush, ils veulent le contrôle de leurs propres affaires et être traités comme des partenaires avec qui l’on négocie. Pas des victimes a qui l’on impose un traitement, pas des criminels qu’il faut châtier pour leur comportement déviant.
                 En somme, ils veulent être traités en êtres humains responsables ; et le seul fait qu’ils en soient à formuler ce souhait renseigne assez sur la situation qui est la leur.
            Depuis l’Australie et son Reculé [Outback], un petit détour par le Brésil pour parler de notre splendide modernité.
            Voici un lien vers un très bon petit film de douze minutes qui traite des êtres humains, de l’argent, des ordures et de leurs relations respectives en passant par les tomates, les porcs et les parfums. Caustique et instructif : à voir de toute urgence !

                               
http://www.dailymotion.com/video/x13fp_ile-aux-fleurs_creation

          
Ne vous fiez pas au générique en portugais do Brasil, la narration est bel et bien en Français.
              Vous m'en direz des nouvelles !

Aom

Et si aujourd’hui je n’écrivais rien sur mon blog ?
 
RiEN
 
Voila qui est fait
C’est beau non ? Ca repose, ça médite, ça inspire, non ?
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Un petit protrait au Hasard de mes stylos
3) 24 – 09 – 2007
Lever de soleil sur le bush
Le chant des mille oiseaux : corbeaux, cacatoès à la voix rauque, celui qui a avalé un sifflet et les centaines d’autres dont j’ignore le nom.
Tous en chœur chantent le big bang.
Mais bientôt, lorsque le soleil émerge derrière les collines, les mouches prennent la relève des moustiques pour agacer les pauvres hommes que nous sommes, misérables. Leur chant de mouche est plus grave, plein de pitié plutôt que d’agression : « De l’eau, de l’eauuuuuuu, de l’eeeaaaaaauuuuuuu !, etc. »
Une vache dans le lointain.
La phrase de l’ancien me revient aux oreilles tandis que le monde se pare de milliers de couleurs encore douces : « Yoro Yorro ; tout se tient debout et vivant » C’est vrai, les arbres tordus se tiennent droit dans leur tronc blanc, les herbes hautes se dressent, même les scarabées lèvent la tête.
Beauté simple du commencement du monde, et si nous mangions du serpent ?
 
4) Aurores magiques qui répandent le nom de la femme aimée sur le monde, elle sera avec moi toute la journée.
Et en guise d’échauffement : un changement de pneu, mérité à la faveur de notre camp de fortune, de quoi bien vous mettre en jambes.
Petit-déjeuner sur la pelouse calcinée de la station service – notre pneu réparé par le videur d’hier qui s’excuse des règles strictes de la communauté. Nous sommes bientôt rejoints par Joe, amené par sa famille.
Après un petit plongeon dans les eaux calmes de Manning Gorge – douceur du sable blanc de montagne et panneaux solaires impromptus- en route pour Wire Yard, le site de nos espoirs.
Mais d’abord, arrêt dans le camp des cow-boys (on les appelle stockmen par ici), où un autre petit-fils de Joe travaille, hélico et chevaux oeuvrant de concert pour rameter les troupeaux éparpillés.
Rencontre fortuite ( ?) avec Rein – un ancien travailleur social qui a aidé les Aborigènes du coin à monter leurs communautés quand à la fin des années 1960 ils ont été mis à la porte des stations d’élevage – son nom de bush est Gulingi : pluie (rain) en Ngarinyin. Il est accompagné de Kevin Shaw, un photographe et ami des Ngarinyins. Tos deux ont la langue bien pendue et nous tiennent la jambe un bon moment. Echange de souvenirs et d’adresses, promesses d’envoi de documents divers.
Reprenons la route et montons jusqu’à la communauté de Dodnun à travers criques pleines, gorges profondes et collines, pour le simple plaisir d’y faire demi-tour et ramasser un peu de ce bois-médecine dont la fumée fortifie les enfants, éloigne les moustiques et les mauvais esprits – les missionnaires s’en servaient pour leurs bâtiments.
Visite de Wre Yard pour le Fstival : scène ceinte de baobabs impressionnants, très elle rivière en contrebas – eau fraîche et ombre de pandanus. Oui, mais très peu d’ombre pour loger tout ce monde pendant cinq jours…à voir.
Retour à la roadhouse de Mount Barnett pour déjeuner. Huit touristes en une voiture et des dizaines d’autres qui passent. Notre discussion tourne autour des oiseaux de pluie et du fait que ce sont les Aborigènes qui ont inventé le foot australien.
De nouveau la route – c’est déjà le retour de notre petite mission – jusqu’à Imitji.
On y visite un camp de touristes ans être convaincus et regardons les grandes falaises derrière : u site idéal si seulement il n’appartenait pas à quelque éleveur sud-africain. L’excision sur laquelle est située la communauté d’Imitji est trop petite pour accueillir l’événement qui se prépare.
Au magasin d’Imitji, nous croisons le linguiste Thomas Sanders et le vieil homme dont il s’occupe (avec qui il travaille depuis près de dix ans et par qui il a été éduqué), Mick. Je discute avec Thomas, Joe et Mick échangent leurs nouvelles d’anciens. Le plein est fait, nous pouvons repartir.
Très bref arrêt à Lennard Gorge puis les derniers pas dans le couchant jusqu’au camp de Windjana Gorge, l’ancien repère de Jandamarra. Nous nous y arrêtons pour la uit, Joe, Wes et moi, tous les trois a milieu des touristes mais avec du bois médecine pour nous protéger.
La lune est pleine et le vent rafraîchit le monde pour nous aider à dormir.
 
5) 25 – 09 – 2007
Réveil au chant des cacatoès blanc, le soleil encore loin derrière la falaise ais dardant déjà quelques une de ses couleurs.
Le feu ne veut pas partir, la rosée ayant fait son œuvre, et le réchaud à gaz fuit. Sas tempérament terroriste nous nous contentons donc d’un maigre petit-déjeuner avant de reprendre la route, sans même une tasse de thé !
De nouveau sur la route de Léopold, direction la maison, Fitzroy Crossing. Petit détour en passant néanmoins, par la route de la vieille mine de charbon et la plaine sise entre les montagnes grises du pays Bunuba – sans leurs politiques internes d’inspiration corse, on pourrait envisager d’y tenir un festival.
Avant de retrouver la route de bitume (ils appellent ça l’autoroute), Joe repère et tire une dinde sauvage sur le terrain fraîchement brûlé : notre voyage n’aura pas été complètement vain, il ramène avec lui un tronc de bois-médecine, des nouvelles de ses petits-fils ainsi qu’une bonne grosse poule à mettre au pot.
Quant au festival, espérons ue ceux partis en repérage dans l’est du Kimberley aient été lus chanceux. S’il est cetain que le festival aura lieu, le lieu, lui, reste incertain.
De dimanche à mardi, je suis parti dans le bush en compagnie de Wes, le coordinateur du Centre de la Loi et la Culture du Kimberley Aborigène (KALACC) et Joe, son chairman, un vieil homme très doux et respectable. Le but de l’opéation : trouver un site pour le rand festival de la Loi et la Culture Aborigènes du Kimberley prévu pour Septembre 2008. Mieux vaut s’y prendre à l’avance, le temps par ici ayant tendance à se dilater à cause de l’épaisse saison des pluies. Nus voici donc partis, sur des routes que je n’avais jamais empruntées auparavant, vers le Nord du Kimberley une région de motagnes et de gorges, de dieux sans bouche et de peintures antiques.
 
1) 23 – 09 – 2007
Une nuit en pays Nagrinyin
Départ ce matin de dimanche, ç heures ? Vous avez oublié l’heure du Kimberley : courses pour l’un, faire le plein les provisions, finir le boulot pour l’autre, ramasser tout le matos pour camper. Départ 10h30.
Sur la route de Léopold – le sanguinaire roi des Belges a droit ici à sa chaîne de montagnes – bifurcation vers Biridu, la communauté de Jimmy/Dillon, peut être le futur chairman de KALACC (élections lundi en 8). Trente bons kilomètres à l’intérieur du pays Bunuba. Cités anciennes ou antiques récifs coralliens mangés par le temps ? Noir, gris et vert – avec quelques touches de jaune pâle, voilà le pays Bunuba en cette fin de saison sèche, et beaucoup de roche, le plus souvent grise et coupante.
A Biridu, la mère, la nièce, les petits-enfants, mais pas de Jimmy – il est à Windjana Gorge, guidant un groupe de touristes dans les entrailles de son pays et l’histoire du résistant Jandamarra - tué d’une balle dans le pouce ù il avait caché son cœur, par un sorcier remnté de Roebourne avec la police. Qu’importe, visitons les huttes pour touristes en mal d’authenticitéet de nature (vive les moustiques !°), derrière la piste d’aterrissage. Un petit tour et uis s’en vont, nous faisons de même.
De retour sur la route – baobabs et fleurs de kapok entre les pierres et les falaises.
Nous trouvons Jimmy à Lilimooloora – où le fameux Jandamarra tua un policier en 1897 – avec trois Anglais rougis qu’il introduit à son pays avec la petite fumée d’eucalyptus t quelques mots aux anciens qui habitent le vent et les pierres.
Pause méditative puis reprenons a route, Joe, Wes et moi, vers la Gibb River Road – la piste qui traverse les Kimberley du Nord.
Sur le chemin d’Imitji, nous croisons la pluie (la pluie ! rendez-vous compte) et entre les hautes collines du pays Ngarinyin une émotion indicible me saisit : c’est ce pays qui le preier m’a appelé en Australie.
Arrêt à Imitji – bière de gingembre et quelques chips – la vendeuse mère d’une star de rugby à 13 jouant avec les Melbourne Storm. Imitji est aussi une communauté Bunuba, Ngarinyin et Kija, mais nous avons d chemin à faire.
Reprenons la route encore pour 80 km jusqu’à Mount Barnett et la communauté voisine de Kupungarri.
Joe reste en famille dans la communauté (la sœur de son ex-belle-fille qui garde l’un de ses petits fils) tandis que Wes et moi – après un dîner à la petite cuiller nous faisons éjecter de Kupungarri comme des malpropres : « Pas d’étrangers, la règle est stricte » nous dit un Blanc accompagné de la belle-fille susmentionnée. On a beau travailler pour eux, nous ne faisons pas encore complètement partie de la famille.
Pas de pahres – Wes et moi réfugiés dans un coin de route éclairé à la lampe torche, nous faisons notre camp à la lueur de la lune.
Demain commence le repérage à proprement parler, mais d’abord : la nuit.
 
2)Nuit sur le toit du 4x4, harcelé par le chant lancinant des moustiques hurlé aux oreilles :
« Du sang ! du sang ! du sang !
Du saaaaaaaaaaang ! Du saaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaang ! Du saaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaang !
Sang sang sang sang sang !
Du sang du saaang, du saaaaaaaaaang ! (ad.lib.) »
Voulez-vous bien dormir ?

La suite demain, si vous le voulez bien
La premiere apparition de Bahjar dans le monde de devant les yeux mesdames et messieurs! (le texte date de 1999)

3 Traits de Nacre
 
            Misérable créature ! Je ne t'ai pas façonné le corps pour que tu                     l'engloutisses dans la chair molle de ton canapé, je ne t'ai pas fait des yeux pour les rougir au spectacle immonde de la vie sur écran plat, je ne t'ai pas donné un cerveau pour le réduire en esclavage, saleté !
            Engeance de malheur ! Regarde toi donc, qu'as-tu fait de ma création ? Te voilà plus mollusque et chair grasse que la plus vile des espèces, plus informe qu'à l'origine...           
            Et tu ne m'écoutes pas ?
            Tu ne m'écoutes pas, misérable ! N'oublie pas qui je suis, n'oublie pas : ton bon dieu et seigneur ! Tu n'as pas su choisir, cédé trop facilement, et tu gis là comme un cadavre, permanente offense à ma puissance et mon ordre. Je t'ai fait vivant !
            Lève toi, pourriture de création, lève toi ou crains mon impérissable courroux !
 
            Un ange passe.
 
            Ne vous fiez pas à l'amorce quelque peu rugueuse de ce récit, en vérité c'est une belle histoire d'amour, pleine de poésie et de tendresse, que je m'apprête à vous raconter. Mais pour l'instant, il faut bien l'avouer, l'homme, notre héros, gît face à la télé dont il ingurgite les images - bière, chips et feuilletons infinis - se laissant patiemment transformer en mollusque des temps modernes, suivant sagement cette ligne darwinienne qui mène de l'homme au yaourt. On le croirait mort à le voir ainsi et pourtant, je vous assure qu'il vit, pauvre petit cadavre...
            Nom de dieu, le voilà qui se lève ! Foutus personnages, ils n'en font jamais qu'à leur tête ! Pourtant, c'est étrange, mais on dirait que son mouvement n'est pas volontaire, comme s'il l'effectuait malgré lui : un mouvement de l'estomac. Oui, comme si le Grand-Joueur-de-Marionnettes avait décidé, ni une ni deux, de ramener à la vie l'une de ses âmes mortes.
 
            L'homme enfile son manteau et s'apprête à sortir de chez lui, ce qu'il n'a semble-t-il pas fait depuis des siècles. Il se dirige vers la porte, cher lecteur, c'est le moment pour moi de m'éclipser, d'ailleurs, je n'ai rien à voir avec toute cette affaire.
            La porte grince atrocement. L'homme, dans un état second et le ventre légèrement protubérant, la referme derrière lui, sans douceur. Il ne reconnaît pas son escalier, il ne reconnaît pas ce hall, il ne reconnaît pas même son nom sur la boîte aux lettres.
 
            Dieu de malheur, informe, éternel immonde, je te conchie de toutes mes forces et de mon pancréas, je te dégueule par tout ce que je sécrète, je te hais pour  tout cet air que respire !
            Honte sur toi, vieillard sadique qui nous a créés libres dans le seul but de nous punir et de nous voir expier la faute de notre misérable existence aux pieds de ta face scélérate. Honte sur toi et ton plaisir destructeur, ta colère infinie et ton amour hypocrite !
 
 
 
            Il pousse la porte de l'immeuble.
            Il n’a pas le temps de poser un pied dehors : rouge, jaune, gris, vert et arc-en-ciel, les cris, les sifflets, des chars remplis de formes vaguement humaines, des guirlandes vomies des immeubles alentour, des fenêtres et des masques, des musiques confondues, des femmes endiablées, les couleurs qui chavirent et s'entourloupent. Notre homme osera-t-il se jeter dans cette immense mêlée ?
            Il n'a pas le temps, vous dis-je, de jeter un coup d'oeil sur la rue - qu'il ne reconnaît bien évidemment pas - qu'il est bousculé par un type sortant de l'immeuble, un sale type masqué mais drôlement bien habillé, qui manque de le renverser et se fond dans la foule.
            Il n'a pas le temps - combien de fois va-t-il falloir le répéter ? - de penser à courser le malotru qu'il est de nouveau bousculé, et cette fois, il tombe bel et bien, en plein sur le trottoir.
            "Ote toi de là, gueux ! Place, place à la reine des reines, l'Auguste Majesté par la grâce de Carnaval !"
            Des masques, cinq ou six, entourant une femme et son loup, ils rient et hurlent au spectacle de notre homme à terre. L'un d'eux s'approche et lui crache au visage : "Baisse les yeux, misérable, tu n'es pas digne de contempler sa beauté !
            _Place à Sa Majesté !" crie un autre resté aux pieds de la dame. "Longue vie à Sa Majesté!" et il offre le champagne.
            Arlequin, Long-Nez et Pantalon, des animaux difformes et cet ange tombé des nues. Au froid soudain qu'il ressent à l'estomac et malgré la douleur et la honte, l'homme croit reconnaître le coup de foudre : sur le champ, il veut rejoindre cette cour absurde d'admirateurs.
            Arlequin l'écarte d'un coup de main en riant, les animaux jouent une marche pour tambour et trompette sur le tapis rouge de la femme. Elle semble flotter au-dessus du sol, et la caresse de son parfum... L'homme reste médusé, les yeux ronds, plaqué contre le mur, impuissant, perdu dans les yeux de cette reine, oh oui, elle ne peut pas être moins !
            Il reste encore quelques instant immobile après le passage du groupe, sous le choc, comme on dit. Puis, subitement, il se relève et se met en tête de les suivre, elle surtout. C'est facile, son estomac lui indique le chemin : froid devant. Et puis, il perd vite leurs rires, leur musique, car le groupe a tôt fait de s'écarter des artères encombrées par la folie de Carnaval, dans ces ruelles que, malgré l'ivresse générale, ils semblent connaître sur le bout de leurs doigts. L'homme est, lui, très vite désorienté, puis perdu et bientôt, il ne reconnait plus les rues ni les quartiers et pour cause : il ne les a jamais arpentées de sa vie.
            Ici ou là, à proximité de quelque café ou avenue, un capharnaüm épouvantable rappelle la démence qui farandole toute la ville.
Etrange apparition que notre homme : dans l'insensé charivari de cette nuit, un monde de silence, une ombre qui avance, qui marche, absente, qui marche avec dans les yeux la seule image de cette femme immense.
 
 
            Au coin suivant, l'homme a tout juste le temps de voir le groupe rentrer entre deux immeubles délabrés dans ce qui ne peut être qu'un bar.
            Une taverne plutôt, porte en bois massif, petite fente coulissante pour le videur. Klik-klak, deux petits yeux apparaissent puis s'écarquillent. "Ah, monsieur Sam, on vous attendait. Entrez." Klik-klak. Klok, la porte tourne sur ses gonds. Derrière le videur, un nain apparaît qui saisit la main de l'homme (qui ne s'appelle pas du tout monsieur Sam) : "Si vous voulez bien me suivre".
            Le nain en éclaireur écarte la foule démente du bar, une vraie cour des miracles, navigue entre les tables effrénées, amène l'homme jusqu'au comptoir où un siège l'attend en face d'un verre rempli d'un liquide rougeâtre. "Ma spécialité" dit le barman qui accueille l'homme avec un large sourire sans dents. Chaleur, fumée, brouhaha incommensurable, l'homme croit se sentir mal. Le barman vient aussitôt à sa rescousse.
            "Monsieur Sam, vous ne buvez pas ? Ca fait un bail dites donc que vous n'êtes pas venu nous voir. Vous savez pourtant que vous avez toujours votre place ici, comme vous l'aimez. Qu'est-ce qui vous a retenu si longtemps ?"
            L'homme avale son verre d'un trait. Un trait brûlant, infect, la sensation qu'un rat mort vous descend en travers de la gorge. L'homme lève les yeux pour prier, oublier ce goût à jamais. Ce n'est qu'à ce moment qu'il s'aperçoit que, juste en face de lui, à quelques mètres, se tient la femme merveilleuse et sa cour idolâtre.
            "Pas bavard, hein ? reprit le barman. C'est vrai qu'il y a foule ce soir... faut dire avec ce carnaval, tous les tarés s'autorisent à sortir au grand jour, sans se cacher. Et bien sûr, c'est ici qu'ils finissent. Le meilleur tord-boyaux de l'hémisphère !" Et il éclate de rire en resservant l'homme.
            Celui-ci avale son deuxième verre sans plus y faire attention, anesthésié, pour se donner du courage peut-être. Il voit la femme se lever, en direction du sous-sol où, selon toute vraisemblance se trouvent les toilettes. Un vieillard infirme qui se tient à coté de lui éructe : "Sacré putain celle-là". L'homme fustige l'infirme du regard, pense lui casser sa jambe unique, mais descend sans un mot au sous-sol.
            Il a juste le temps de voir que la femme n'entrepas dans un des lavabos prévus à cet effet, mais referme une porte marquée d'un petit écriteau "privé". A sa suite, encore ce froid au coeur du ventre, il pousse la porte.
 
            Et si je fouillais le fond de tes entrailles putrides, animal moribond, qu'y trouverai-je ?
            Le fruit trop mûr de ta bestialité assouvie ? Ta bile vieillie exhalant les relents qui te servent d'âme ? Tes viscères éclatées par le festin de tes semblables ? Peut être le merveilleux spectacle de ta souffrance en mouvement ?
            Qu'y trouverai je dans tes entrailles putrides, animal moribond ?
           
            Derrière la porte, un long couloir dont l'issue se perd dans les tréfonds.             L'homme frissonne au parfum de la femme sur son sillage, il s'engage dans le couloir mal éclairé. Les pas de la femme résonnent, l'homme marche à l'ouïe sur ce sol en pente douce, quelques pas en arrière, camouflé par ses semelles en caoutchouc et les ténèbres environnantes, saisi par la chaleur étroite. Un pas, un pas, un autre pas. Les bruits de pas hypnotiques. Pourquoi la suis-je ? se demande l'homme. Comment est-ce que tout ceci a pu commencer ? D'où vient ce vertige dans le ventre, que j'ai aussi quand je la vois ? Tout un tas de questions auxquelles il ne peut bien sûr pas répondre. Que faisais-je donc avant de sortir ? Je ne me souviens de rien d'autre qu'images, images, images. Avant ? Il n'y a rien d'autre avant. Je n'ai même pas de nom.
            Un bruit de pas sur des marches métalliques rappelle notre homme à son histoire. Pauvre, il en vient même à douter de sa propre existence dans cette obscurité moite. Mais voilà qu'en bas de l'escalier, il se retrouve dans un hall immense, comme un sas de bal au fond de la terre. De l'autre côté de la salle, tout au fond, il a à peine le temps de voir la femme passer derrière la porte et disparaître. Au milieu, une statue servant de portemanteau sur laquelle sont accrochés les vêtements de la femme, son masque et sa tête. Il règne une chaleur épouvantable mais l'homme ne songe en aucun cas à se déshabiller. Il repense à ce qu'il vient de voir : la tête sur la statue, les papiers traînant devant la porte qui se sont embrasés. Est-elle entrée dans un four ? Son ventre émet un son étonnant et il se décide à ouvrir la porte à son tour.
 
            Tu découvriras mon nom en lettres écarlates, calligraphiées pour toi par la force de ma douleur, la véhémence de ma misère et l'infini de la colère que        j'éprouve pour mes frères et mon sang. Ce nom répugnant de bâtard, enfanté par la nature dans un accès de démence ; ce nom maudit qu'un dieu se targue et se bat les très-puissants flancs d'avoir inventé. Tu liras entre deux hoquets ce nom que   j'agoni, misérable créature que je suis, ce nom qui me lie à toi comme à tous, je te l'épelle pour ne pas avoir à le prononcer : h-o-m-m-e.
 
            De l'autre côté c'est le désert (aussi improbable que cela puisse paraître), sable et soleil. La porte s'est refermée sur l’homme avec un claquement sinistre, la femme a disparu. Il ne distingue rien d'autre que le sable à perte de vue, jusqu'à l'horizon, et derrière lui, une porte suspendue dans le vide au milieu de ce nulle part.
             L'homme resté seul n’a d'autre choix que d'avancer, qu'importe la direction, droit dans le sable, peut-être trouvera-t-il les limites de ce désert souterrain et de cette chaleur infernale. Il ne sait pas sa tâche infinie : ce sable ne finira jamais d'avancer ses dunes.
           
            Les pieds s'enfoncent dans le sable et disparaissent, l'un après l'autre, les traces s'effacent aussitôt. Un pas, un pas, dans le sable en mouvement. Un pas, toujours aussi futile, inutile que le suivant. Le désert est une impasse infinie. Les pas s'ajoutent aux autres, sans queue ni tête, sous le soleil improbable. L'homme marche, des jours et des jours, sans que jamais la nuit vienne jouer de sa fraîcheur, l'homme marche sans fin. Chaque pas, pense-t-il, sera le dernier.
            Pas à pas c'est la soif qui monte, en plus de la chair brûlée et bientôt la faim. Jamais la fin. La soif de l'homme brûle sa gorge, sa bouche, gagne ses poumons, son ventre. Son corps, son corps pour une goutte d'eau ! L'homme sent en lui chacune de ses cellules asséchée, tarie, stérilisée par la soif. Ses cellules flétries comme des grains de sable, qui raclent à l'intérieur. Respirer même est une brûlure. La soif, la faim, le manque de sommeil, combien de jours et de pas, et l'homme confond ce désert qu'il voit et celui qu'il est  devenu : cette dune agonisante, avançant comme les autres dans les courants d'air. Mort en esprit comme le désert est vide de vivant ; du sable, des grains, autrefois un homme, à perte de vue.
 
            Soudainement, ce cauchemar que j'ai fait des nuits durant m'est revenu à la mémoire. Je fus comme assommé, fauché en plein élan dans ma vie éveillée.
Je suis dans une espèce de désert immense peuplé de sables blonds et de rochers. Je m'arrête  justement devant l'un de ces rocs que l'érosion a taillé en autant de lames. Je pose mes deux mains sur les côtés d'une de ces lames, et je me jette, je cogne, je frappe jusqu'à ce que ma tête explose comme un fruit trop mûr. Je frappe. Des flots de sang s'échappent de mon crâne, et de la bile, je sens le roc dur et froid pénétrer chaque fois un peu plus profond, fouiller ma cervelle, je frappe, le roc dur en moi, la pierre dans mon crâne ; et moi qui continue de cogner, ça ne s'arrêtera jamais, ce mouvement de va-et-vient, la lame de schiste qui déchire mes sens. C'est insupportable, je frappe le roc, l'image seule me fait frémir, c'est insupportable.
Il faudrait vraiment que je me réveille.
 
            Enfin - après des siècles et des siècles, peut-être en une heure - sec et brûlé, cent fois mort et toujours à l'agonie, l'homme s'arrête, et tombe. Il pleurerait sans doute s'il était resté une seule goutte d'eau en lui, mais il se contente de fermer les yeux. Quand il les rouvre, il voit ce vieil homme noir, Bahjar, debout, à quelques mètres, qui lui fait signe d'approcher en souriant.
            "Viens à moi mon petit, nu comme une branche, dit l'ombre chaude, tu ne sais plus qui tu es, tu ne sais pas qui je suis ; je peux seulement te dire où.
            _Où ? l'homme ne peut articuler qu'une seule syllabe à la fois et c'est déjà un effort terrible.
            _Dans le désert bien sûr, il rit doucement, c'est là que tu dois être, c'est à lui que tu appartiens : l'Enfer.
            _Non..."
            Le vieux noir rit encore, un rire sec comme ses rides. Puis il tend à l'homme un collier dont le pendentif est une pierre striée de trois lignes de nacre.
            "Je vais te faire une faveur, dit alors le vieux Bajahr, parce que tu ne veux pas me croire. Regarde, je vais te laisser sortir, tu reviendras ici de toute façon, et je te donne cette pierre pour que tu t'en souviennes.
            _Comment ? demande l'homme à qui l'espoir permet maintenant d'éructer deux syllabes à la suite.
            _Quoi, tu ne sais donc pas lire ? demanda Bajahr dans un éclat de rire et il disparaît. A sa place une porte. L'homme la pousse, ce n'est pas un mirage.
 
            Un homme croise dans la rue un groupe dont une des femmes porte un masque de carnaval, celui avec un long nez, vous savez. Intrigué, il suit le groupe dans un bar où depuis le zinc il admire la femme au masque. Il la suit ensuite jusqu'à ce qu’elle se sépare de ses amis, jusqu'à ce qu’elle rejoigne un sous-sol dans la vieille ville.
            Le sous-sol commence par une fausse entrée d’appartement et derrière la porte, il se poursuit en un long tunnel où les talons de la femme résonnent. Un escalier descend assez profond, en colimaçon, l'air est de plus en plus humide et il fait de plus en plus chaud, l'homme continue de suivre. Plusieurs fois, la pierre autour de son cou lui demande de faire demi-tour, mais il ne veut rien entendre, hypnotisé.
            Enfin, au fond d'une grande salle pleine de tuyaux sur les murs et au plafond si haut qu'on n'est pas sûr de le voir, le chemin de la femme masquée la mène devant une porte immense. Dans la salle, se trouve une quantité de malheureux, une vraie cour des miracles, des hommes durs, des femmes éprouvées, des enfants vicieux, des éclopés, des mutilés, des suicidés, des aveugles, des nains, des poilus, tous en haillons dégoûtants, maladifs, sauf le portier qui porte un magnifique costume de soie rouge imprimé de dorures arabisantes. Il soulève son superbe haut-de-forme quand il voit la femme arriver et la salue respectueusement, puis il tape trois coups secs et crie quelque chose en une langue étrangère.
            La porte s'entrouvre et laisse passer un souffle brûlant, les papiers qui traînent devant s'embrasent. La femme s'avance et, oh mon dieu, elle ôte sa tête masquée tout entière qu'elle jette à un gueux et entre cou nu dans ce qui ne peut être qu'un four. La pierre ordonne à l’homme de fuir, de se sauver, en vain.
            Le portier crie soudain : "Amenez le moi !". L'homme sent alors deux mains peser sur ses épaules, deux horribles géants le soulèvent et l'apportent prestement au portier.
            "Que fais-tu là ?" demande-t-il.
            L'homme parvient à peine à balbutier : "Je, euh, je l'ai suivie...
            _Tiens donc ! s'écrie le portier, vous entendez ça vous autres ? Il l'a suivie ! Ha ! Ha! Ha! Sais-tu seulement qui tu as suivi, pourceau ?
            _Non, mais elle est si belle....
            _Belle comme l'enfer !" hurle un vieillard unijambiste entre ses trois dents.
            Le portier reprend : "Cette femme que tu as suivi comme un bon petit chien, c'est Lilith. Un des pires démons qui soit, tu vois. Foutre sang morve étron, il n'y a que cela qui la pousse, la mort l'horreur et l'incendie. Elle aime tous les hommes d'un amour dément, elle aime leur souffrance, leurs cris et leur sang quand il coule jusqu'à ses lèvres, elle aime leurs yeux revenus à la poêle, foutre sang morve étron, stupre et incendie. Tu as tiré le gros lot mon petit ! Et il éclate de rire.
            _Et sa tête ? demande l'homme.
            _Sa tête ? Oh, c'est un curé qui lui a coupé, je crois, il pensait que ça pourrait l'arrêter. Ha ! il est mort émasculé et Lilith depuis peut faire le mal en deux endroits à la fois, du beau travail, vraiment ! ha ! ha ! ha! Allez, buvons un coup à ça !"
            Le portier tend un verre à l'homme et avale le sien d’un trait. L'homme hésite un instant puis fait de même, et tombe raide mort. Quelques gueux applaudissent les révérences du portier.
           
 
            « Allez, monsieur Sam, dit le barman, c'est l'heure maintenant, il faut y aller, on va fermer. »
            L'homme soulève lentement, douloureusement, les paupières, il demande d'une voix blanche : "Un verre d'eau…
            _Vraiment pas la grande forme, hein monsieur Sam ? Bah, ça arrive vous savez, même aux meilleurs, ma femme me le dit tout le temps...
            _ Un autre.
            _Vous avez drôlement soif pour un homme qui a autant picolé. Allez, je vous ai appelé un taxi, il doit être arrivé maintenant."
            L'homme - qui ne s'appelle toujours pas monsieur Sam- est touché de la délicate prévention du barman. Il se lève péniblement et traverse lentement la salle, souffrant apparemment de sévères courbatures. Lentement, il sent chacune de ses articulations crisser, comme rouillées, grippées par du sable, sa peau le brûle et craque avec le mouvement. Au ralenti. Il murmure un au revoir rauque et sort.
           
            Le taxi attend devant la taverne, porte ouverte au passager. L'homme voit le ciel couleur petit jour et s'effondre sur les sièges en cuir mou. Au chauffeur qui lui demande, l'homme répond : "Chez moi". Le chauffeur rit doucement dans sa bouche sans dents et passe la quatrième. Ils sont partis. Un poids étrange au cou fait dodeliner l'homme gentiment ; bientôt, les ronronnements du moteur ont raison de ses forces, et il s'endort.
            La dernière image dont il se souvient au matin était celle du rythme hypnotique des lumières d’un tunnel, à toute vitesse une ligne droite. Car c’est aussi la première chose qu’il voit à son réveil, le taxi roulant toujours, à 140, dans un tunnel.
            « Peut-être toujours le même », chuchote la pierre autour de son cou. Ni devant ni derrière, aucune ouverture, lumière ou quelconque trace de jour. La montre de l’homme s’est arrêtée, les aiguilles bloquées à 23h12.
            « Bien dormi j’espère, nous sommes presque arrivés maintenant
            _ Où ça ? » demanda l’homme qui avait la gorge douloureusement sèche. Le chauffeur étouffa un petit rire blessant, et accéléra encore un peu.   
Et la lumière vint.
            Trop de lumière. Un soleil aveuglant. La pierre au cou de l’homme pèse des tonnes, celui-ci sent sa peau s’assécher en un instant. Ils sont de retour dans le désert.
            « C’est une blague ? » demande l’homme, et le chauffeur explose de rire, il hurle véritablement.
            D’un bond, il se tourne vers l’homme, l’air siffle entre ses gencives nues, la mâchoire tendue. « Hors d’ici c’est l’enfer » laisse-t-il échapper et aussitôt il arrache la pierre de l’homme en pendentif, l’homme paralysé. Puis, et ce n’est qu’ici que l’horreur commence véritablement, le chauffeur se transforme en serpent des sables, saute au cou de l’homme pour y planter ses crocs, injecter son venin, et s’enfuit par la portière.
            La douleur est instantanée, ainsi que la fièvre, l’homme est pris de tremblements, de nouveau il ressent cette brûlure froide au cœur du ventre, la femme, les contours de la voiture se mettent à danser, les dimensions se mélangent. Au prix d’un terrible effort, l’homme parvient à sortir de la voiture. Entre son délire et la douleur, il a tout juste le temps de remarquer que quelque chose cloche dans ce désert. Quelque chose a changé.
 
            Haut dans le ciel, les vautours planent sous le soleil. Puis l’un d’eux voit l’homme : infime ombre à la surface. Les vautours descendent.
            « Des oiseaux, est-ce que je vois vraiment des oiseaux ? » se demande l’homme. Dans le premier désert, il n’avait vu aucun animal.
            Il ne peut plus marcher et tombe à genoux, venin agissant, à genoux dans le sable, terrassé par cette question. Des oiseaux... Puis il entend à quelques mètres derrière lui une hyène glousser, puis une autre en écho.
C’est ce moment là que choisit le premier vautour pour lui crever l’œil droit de son crochu.
            Le premier sang fouette les instincts et les estomacs creusés par le soleil. Avant même que la première goutte ne touche terre, les animaux sont sur lui. Des charognards qui, pressés par l’urgence de la survie, n’attendent même pas que l’homme soit mort. Dans un unisson rauque et débordant de salive, ils se ruent, se jettent sur lui et commencent la boucherie - bâfrent, bâfrent, bâfrent - déchirent le corps de l’homme en morceaux, petits bouts de viande arrachés dans la mêlée : jambes, mains, bras, épaules, joue, cervelle, poumons, intestins - rongent, rongent, rongent. Hyènes et vautours dans le désordre - coups de dents et claquements de becs - à qui mieux mieux dans le bain de sang, sous le murmure incessant des mouches à viande, à merde.
 
            Soleil, immobile, pas de bras, pas de bouche, pas bouger, non, douleur, moi, sable, ronge, ronge, soleil, pas bouger, attendre, oui, immobile, attendre, soleil, ronge.
 
            Mais ne perds pas espoir, lecteur, car notre homme n’est pas mort pour autant ; peut-être un effet secondaire du venin. 
            A la fin, repus de viande tiède et d’entrailles, les charognards s’assoupissent. Touchant tableau de la solidarité criminelle : les vautours et les hyènes gisent là, entre les morceaux immangeables et les os trop épais, les uns reposant leur bec sur des ventres poilus, les autres étendant leurs pattes entre les ramages. Ils dorment bientôt tous, mais d’un sommeil agité : l’homme même écartelé ne se laisse pas digérer. Même sous les becs, dans les gueules et estomacs - mâchent, mâchent, mâchent - des charognards festoyant, l’homme demeure un être pensant, vivant, agissant dans ses morceaux éparpillés. Il ressent la douleur des molaires et l’acidité des sucs, l’interminable angoisse de la digestion, des litres d’acide sous des mètres d’intestins, le noir et la puanteur de sa chair décomposée.
            Las ! On ne peut digérer que les morts.
            Alors, un par un, le cauchemar de l’indigestion vient saisir les charognards. Derrière leurs yeux ils voient l’homme venir à eux, crier, hurler et répandre leur sang sur ses membres, s’en couvrir jusqu’à se fondre en eux. Tout au fond d’eux, les charognards entendent l’homme survivre et les maudire, crier dans les pulsations de leur sang, de leurs sucs, danser comme un cannibale sur la flore de leurs estomacs. Et, dans un élan de douleur nauséabonde, ils rendent tous en chœur, entre leurs dents, le corps de leur festin : l’homme liquidé dans un spasme. Le ventre vide à nouveau, écoeurés par les siècles à venir, les animaux quittent le tas rouge et pestilentiel qu’estdevenu l’homme entre ses os, un par un.
 
            Lentement, sous l’effet du soleil - dans cet endroit il était toujours au zénith - lentement la bouillie réduit. Suivez la recette. L’homme se sent rétrécir de corps, sécher, fossiliser et durcir. Immobile. Mais son esprit reste toujours en mouvement, vivace et sensible. Dans l’érosion, l’homme continue de souffrir et d’agoniser, encore et toujours. Son cœur se durcit, il oublie le mouvement et les gestes, l’homme n’a plus de nom, plus d’estomac. La bouillie fossilise.
 
            Il y a tant de morts qui errent à la surface, tellement de coquilles et de carcasses. On en croise tous les jours, sans y prêter attention, on en salue même quelques uns parfois, sans se douter. Eux même ignorent leur triste condition : après tout ils ont un toit, une voiture, une télé, ils se goinfrent et chient, ils boivent et pissent : comment soupçonner que l’on est mort, comment savoir ? Il est même difficile de les prendre en pitié ces pauvres bouts de viande qui s’agitent. Les morts ne sont pas tous sous terre, croyez moi. La vérité (sic), c’est que souvent les âmes n’attendent pas la vieillesse ou l’accident pour se faire la malle, j’ai même entendu dire que certaines se suicidaient. Parfaitement, les âmes peuvent se suicider.
            Mon dieu, mon diable, je ne sais plus où j’ai rangé la mienne. J’espère ne pas l’avoir vendue !
 
Soleil, immobile, pas de bras, pas de bouche, pas bouger, non, douleur, moi, sable, ronge, ronge, soleil, pas bouger, attendre, oui, immobile, attendre, soleil, ronge.
 
Des siècles d’anges passent dans le soleil immobile, loin au-dessus des sables imperturbables et des carcasses qui s’érodent. Le temps long, chaud et sec, la mort et l’inaction.
 
Et puis soudain, le silence minéral se brise : un son vivant, quelqu’un s’approche en sifflant. L’homme devenu pierre parmi les sables en érosion entend des pas, puis une voix chaude et familière.
            « Oh, bonjour ma petite, viens un peu par ici », le vieux Bajahr s’accroupit et prend la pierre dans sa main, l’homme devenu pierre. « Parle moi, raconte moi ton histoire, ce sera amusant » demande-t-il en riant.
            Alors, comme si elle réagissait à la voix, la petite pierre posée dans la main se fendille, et trois traits de nacre appariassent à sa surface ; et la pierre dit : « Quoi, tu ne sais donc pas lire ? »
            Et Bahjar rit.
 
 
Mais oui,  qui est donc Bahjar?

 

Après presque deux ans d’existence, il convient de lever quelque peu le mystère et de dire un peu qui est cet être a qui ce blog est dédicacé. On en trouve des pseudonymes sur ce blog : Martin, Nginda, Marcel Jangala, etc. Mais Bahjar, voyez-vous, appartient à une tout autre catégorie d’existence, n’en déplaise a tous ceux qui voudraient n’y voir qu’un autre alerte ego parmi tous les autres. Bahjar est un être qui apparaît quand bon lui semble, sous quelque forme que ce soit.

La première fois que j’ai rencontré Bahjar, ce fut en écrivant une nouvelle, 3 Traits de Nacre qui sera prochainement mise sur ce blog, un écrit de jeunesse parmi toutes les considérations plus contemporaines. Mais je n’avais pas prévu Bahjar dans mon récit, il s’est simplement imposé à moi, offrant une solution à la nouvelle avec son chaud sourire et son beau rire épais. Il ne s’est même pas présenté à moi, il a simplement surgi dans mon écriture et quoi ? Pouvais-je lui refuser une place qu’il prenait comme si en vérité elle lui était destinée ?

Certains diront : Hallucination récurrente et sensible.

La deuxième fois que j’ai rencontré Bahjar, ce fut en Australie bien sûr, au sommet d’une montagne qui est un Serpent, quelque part dans les Flinders Ranges, au sud du continent, à quelques trois cents kilomètres au nord ouest d’Adélaïde. Je n’avais quasiment pas dormi lors de cette première nuit glaciale dans les montagnes. Debout à quatre heures et demi, j’avais passé une bonne demi heure sous une douche brûlante avant de me lancer dans l’ascension du plus haut sommet de la région. J’ai grimpé comme jamais, poussé par l’énergie nerveuse d’une nuit infernale. Je suis arrivé au sommet peu de temps après le lever de soleil, à bout de souffle mais heureux de contempler tout le monde alentour frais et vivant comme au premier jour. Et Bahjar était là, sagement assis sur l’un des rochers ponctuant le sommet. « Tu en as mis du temps » me reprocha-t-il avant de lancer une bourrasque pour disperser le tabac de la dernière cigarette que je pouvais me rouler. « Mais tu as raison, continua-t-il, son sourire plus large que son ventre, ce n’est pas d’arriver qui compte, mais faire le chemin ». Je me suis assis à côté de lui et nous nous sommes tenus un long moment en silence dans le matin naissant. « Tu ne crois pas qu’il est temps de descendre ? » m’a-t-il demandé avant de disparaître dans un coup de vent. Alors bien sûr je suis descendu. A quelques centaines de mètres du sommet, j’ai croisé un Anglais (casque colonial et costume de coton) terminant son ascension et je lui ai souhaité le bonjour avec mon plus beau sourire. Je n’oublierai jamais le visage de celui qui croyait être le premier à arriver au sommet. Qu’y a-t-il de meilleur que de coiffer un Anglais au poteau ?

Depuis, Bahjar est apparut régulièrement sur mon chemin, s’asseyant à côté de moi inopinément pour me chuchoter des encouragements ou lancer quelque conversation philosophique. Il semble affectionner le vent du large pour venir et disparaître.

Lorsqu’il s’est agi pour moi de trouver un nom à ce blog devant présenter un peu de moi-même, Bahjar s’est de nouveau imposé à moi – sans doute en raison de ses interventions répétées dans les moments charnières de ma vie – c’est l’un de mes plus fidèles amis.

Tendez l’oreille dans les moments de désespoir ou de doute – une chaude présence tout en sourire est toujours susceptible de s’inviter à votre table ; son nom s’imposera de lui-même.

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