INTERMEDE AUSTRAL
Quelque part, le milieu du désert.
Après des heures de marche, avaler la poussière, avaler le soleil, après des heures de marche vous avez vu cette ombre que faisait le Rocher et vous vous êtes allongé sur la pierre fraîche, dans l’ombre de la pierre. Sur le passage du vent.
Reposer.
Vous avez senti votre corps se coller à la pierre, presque s’y confondre, dès l’instant où vous vous êtes allongé. Tous les muscles brûlés de votre corps se sont relâchés, jusqu’aux moindres anfractuosités, toutes les tensions apaisées par cette fraîcheur incongrue dans ce cœur de désert.
Vous avez regardé un nuage se dissoudre dans le ciel absolument bleu, se dissoudre comme s’il n’avait jamais vraiment existé.
Vous avez fermé les yeux. Votre respiration lourde et les battements de votre cœur se répandant dans tout votre corps, du cuir aux orteils, dans la roche même. C’était comme si vous étiez sur le point d’exploser, mais doucement.
Au bout d’un moment, comme la chaleur vous faisait tourner les sens, vous en vinrent à vous demander si c’était bien votre cœur qui battait contre la roche et non pas le contraire, la roche vous donnant de sa vie. A vrai dire, vous ne sentiez plus de différence entre votre corps allongé et la roche en dessous, au-dessus, plus de limite tangible.
Dans votre espèce de délire, vous imaginiez que l’angle qui vous faisait l’ombre était la langue énorme d’une bouche qui se refermerait sur vous avec une lenteur infinie mais bien réelle.
Le Rocher avançait, vous avalait comme vous aviez avalé ces tonnes de poussière rouge.
Tout au fond de vous ou du Rocher - quelle différence ? – vous entendirent une voix profonde s’élever, lointaine, grave et nasillarde en même temps : celle d’un vieillard du désert.
C’était un chant étrange et lancinant, dont le rythme s’accordait aux battements de la roche, de votre cœur, de tout l’univers aussi bien : vous aviez les yeux clos et noirs comme plume de corbeau.
Les paroles incompréhensibles, petit à petit, à force de résonner entre vos oreilles de pierre, ont commencé à prendre sens, formées de phrases et d’articulations. Les mots psalmodiés se dévoilèrent, vous les comprîtes mais sans vraiment pouvoir les dire, c’était comme si votre corps et tous ses membres, et tous ses organes intégraient ce savoir, qu’il se gravait en vous, mais dans un lieu indicible.
Le chant ainsi fit bientôt partie de vous et, du plus profond de ce qui semblait encore être votre ventre, sortirent les mots, lentement, dans ce rythme qui est le vôtre, d’une voix que vous n’aviez jamais émise auparavant.
Votre voix de pierre.
Il ne s’était écoulé que quelques milliers d’années, sous l’ombre rafraîchissante du grand rocher rouge :
I Sens dessus dessous
Vous vous réveillez et tout autour de vous est froid, sombre et dense ; vous vous réveillez et votre bouche en sous-sol s’ouvre grand et l’air s’y engouffre comme un vent terrible et repart : votre souffle. L’air emplit votre corps, gonfle vos organes en baudruche, vous rend léger, léger, vous vous sentez remonter, à travers la masse froide et humide, vous montez, comme aspiré par là-haut, ce qu’il y a au-dessus.
Et soudain, au-dessus de vous, de votre tête, la masse se craquelle, vous percez, une lumière blanche, immense, vous envahit les yeux : vous êtes dehors. A la surface.
Lentement, vos yeux se font à l’aveuglance du ciel sans pluie et le monde, petit à petit, se dévoile. Mais ce n’est pas un monde, ce n’est rien : vous ne voyez qu’une immensité plate, informe et sans nom.
Vous-même, comment vous appelez-vous ?
Alors, de la même façon que l’air de votre souffle vous avait fait naître à la surface, vous sentez en vous une autre bouche qui s’ouvre, un autre vent qui s’y engouffre, dans votre ventre ; et de là naît votre voix, comme un deuxième souffle mais épais, réel, pour vous reliez au monde.
Du fond de vous au dehors. Votre voix, vos sons, vos mots. Votre musique née de votre estomac remonte, comme vous naguère dans les entrailles du monde informe, et cherche la surface : au dehors encore une fois.
Et lorsqu’elle atteint la lumière qui est là, en dehors de vous, la voilà qui s’échappe réellement, et dans l’air, votre voix prend forme et couleurs et dessine le monde qui vous entoure.
Ici des arbres, là une source, là-bas un grand rocher rouge qui contient votre nom et le souvenir de votre musique. Votre son prend forme et s’évanouit aussitôt, s’enfouit sous la peau du monde, attendant son heure.
A mesure que votre souffle prend forme dans la musique, que le monde devient, vous-même, vous disparaissez. Vous vous dispersez dans le vent, comme un souffle, et votre poussière recouvre ce lieu qui porte encore aujourd’hui votre nom.
Vous, vous n’êtes plus ; mais les troncs, la source, le roc ; et la mélodie qui remonte quand d’aventure un homme repose sa peau sous leur ombre et soupire : « Ah, mais où s’est donc enfoui mon nom ? »
II Voyage
Vous vous réveillez, au bord d’un trou d’eau, sous l’ombre d’un grand roc duquel vous êtes sorti du sommeil. Le lieu, l’eau, les arbres et les cailloux, tous ensemble vous chantent des mots qui sont tous votre nom. Vous êtes assis là, mais vous êtes dans tout l’endroit en même temps, vous êtes ce lieu et vous respirez avec lui, dans un même souffle venu du nord-ouest.
C’est alors que, soudain comme une saison, le vent tourne et fraîchît, il porte une autre mélodie à vos oreilles et tremble votre ventre. Là-bas, à l’ouest, là-bas. Là-bas aussi on chante et cette musique au loin est douloureuse, comme une partie de vous qu’on aurait arrachée. Votre voix est ici mais votre chair est là-bas, c’est ce que le vent dit en soulevant votre poussière à l’unisson.
Vous vous levez, là-bas, et vous vous mettez en route, presque malgré vous, parce que votre chair vous appelle à grands cris. Vos jambes se mettent en mouvement, sans effort, et vous bondissez sur la terre rouge qui se forme et se modèle sous le coup des empreintes que vous y laissez : vos restes.
Un arbre, un trou, un roc.
Et comme vous avancez, à l’ouest, à l’ouest, votre voix tente de saisir la chanson de votre chair et de s’y joindre. Vous chantez en bondissant et sous le coup de la voix que vous êtes le monde prend forme sur votre sillage et retient les paroles que vous y semez : os, empreintes et volumes.
Un trou, un roc, un tronc.
Le monde noyé dans le sang rouge du soleil qui se couche, à l’ouest, et dans le sang rouge de la terre à vos pieds, à l’ouest, et dans le sang rouge de votre chair qui crie au loin, à l’ouest, à l’ouest, sa douleur d’être sans votre souffle.
Vous bondissez, à l’ouest, au rouge, vous bondissez, votre sang battant dans vos tempes jusqu’aux veines du monde : à l’ouest votre chair et votre souffle vers elle.
III Retour
Vous vous réveillez en bondissant, le soleil dans votre dos commençant juste à réchauffer vos os et la peau du monde, le sable rougi sous vos traces.
La voix, là, à l’ouest.
Devant vous, le chant de votre chair affamée meurtrie s’élève toujours plus déchirante, plus aiguë à mesure que vos bonds vous rapprochent d’une petite éminence noire sur l’horizon. Au loin ; elle s’avère à vos pas un amas de grands rocs sombres, entassés à la diable par le chant douloureux de votre sang.
Votre sang sur le bec d’un corbeau.
Les rochers grandissent devant, s’affinent, exposant chacun ses histoires de fissures et de trous d’un air grave, tels des vieillards meurtris et bavards, paralysés les uns sur les autres et maugréant.
Parmi eux vous distinguez, là, entre la mélodie et le vent brisé par les arêtes, d’abord le chant - à l’ouest ! - une fumée, puis des flammes, des mots qui prennent corps dans votre ventre et voix, enfin, un camp à la fraîcheur de l’ombre : deux silhouettes rondes et floues, puis rondes et noires sous les rochers rougis à la cime du couchant.
Deux femmes assises, deux femmes vous attendent en chantant, à l’ouest, à l’ouest, au bord du trou d’eau creusé par votre manque, et les flammes léchent leur corps noir et fécond.
Devant elles vous vous tenez, vous avez cessé de bondir. Au fond, tout au fond, presque malgré vous, votre voix s’élève à nouveau de votre ventre, votre souffle par à-coups puis dans un élan irrépressible, votre souffle, votre nom crié vers ces deux femmes. Assises sous l’ombre rousse.
Ici, sous la musique du vent dans le rocher, le chant de votre nom chanté du ventre et du trou d’eau résonne et vous mêle aux deux femmes, à votre chair et sa plainte, patientes et douloureuses, enfin délivrées du feu de votre absence.
Le monde en un sourire noir et rouge et jaune et blanc.
La musique vous emmêle tous. Rocher, deux femmes, vous, le feu et le trou d’eau, tous instruments du monde pour lui rappeler son nom.
Votre voix devient extraordinairement forte, elle atteint le hurlement, vous hurlez et l’une des femmes écarte ses jambes et lfrotte violemment ses cuisses sur le sol, votre chair. Le soleil est haut, est bas, est tout autour et sanguinolent comme au premier jour des mondes.
Vous vous mettez à quatre pattes, mû par la musique implacable, votre souffle de sable et d’ocre, et vous avancez, perdu et sûr de votre chemin vers cette femme si grande que l’ombre à côté paraît minuscule. Vous avancez vers ces deux jambes comme des troncs, comme des fleuves charriant votre nom jusqu’aux confins et vous entrez, sagement, les yeux fermés, la voix dedans.
Dans la masse chaude et humide du monde en gestation, vous respirez avec lui. La mélodie, derrière, s’apaise ou s’éteint, le sable rouge s’évanouit, à l’ouest, ailleurs, et de nouveau vous êtes aveugle, le monde n’est plus : vous pouvez oublier votre nom.
Vous vous êtes réveillé, quelque part, quelque temps, sous l’abri rocheux de votre halte, c’était la nuit, quelque part au centre de nulle part, et même les étoiles dans le ciel semblaient étrangères. Vous vous dites que la nuit était douce et qu’elle serait encore longue. Demain vous tâcheriez de trouver à boire, à manger, vous fouilleriez vos poches dans l’espoir d’y trouver des allumettes ou de quitter cet endroit à jamais.
A moins que vous n’y restiez, là.
La ciudad parezosa
(la cité paresseuse)
Dans mon quartier rien ne bouge, pas un bruit, pas une voiture ni un piéton. Peut-être un oiseau chante-t-il, perché sur quelque branche noire de canicule, croyant ainsi tromper la sourde angoisse, mais personne ne l’entend du fond de la léthargie ambiante, moi ou l’un de ses congénères, c’est le silence. Même le vent ne dit rien, arrêté sans un souffle au coin d’une impasse silencieuse. La ville dort.
Dans la rue, rien d’autre que l’atonie des murs blanc et jaunes. Le silence a la saveur exquise de la sieste gagnée à la faveur d’un soleil de plomb. Un sommeil qui brûle de ses flammes venues d’orient, suggérant aux hommes assoupis mille images de dieux monstrueux crachant avec leurs mille bouches et leurs mille bras toute l’horreur de leurs mystères. Si par hasard l’un de ces mortels endormi se réveille en sursaut, il ne trouble en rien l’impassibilité des murs aveugles et des arbres sans feuilles. Son cri retenu dans la bouche par le plomb de l’atmosphère, les images collées derrière les yeux.
Mes pas résonnent d’un ton lugubre, celui qui annonce que, peut-être, en cette heure de digestion, est venue pour moi aussi l’heure du cauchemar. Rien ne semble exister en dehors de ce bruit de corps en mouvement parmi les rues inanimées et son écho contient toute la menace de ma pauvre condition : la mort, sans aucun doute, attend mon heure à quelque tournant. Les murs ne disent pas le contraire, le soleil, toute la ville se tait pour appuyer cette inévitable prémonition.
Cependant je sifflote, je ne suis pas mort, pas plus que la ville et ses rues tortueuses : elle fait un somme. Quant à moi je marche, autant pour apaiser mon estomac que pour tromper l’insomnie. Il est passé midi, voilà cent trente sept lunes que je n’ai pas dormi.
***
La ville n’est pas différente des hommes : les images qui naissent dans le demi-sommeil de la sieste ont le pouvoir de se confondre à la réalité des murs blancs et donnent au silence la sonorité immense d’une tromperie réussie. Les ombres soudain s’agitent, poussées par aucun vent, aucune brise, en une véritable sarabande. Méfiez vous de la ville qui dort, son repos est agité de soubresauts. Autant d’images, de monstres, de dieux qui, eux aussi, vous attendent au détour d’une ruelle, la bouche grande ouverte : l’haleine d’encens et les dents en or Inca.
Il m’a suffi de passer quelques rues, quelques boulevards vides, en direction du centre pour deviner, loin entre les murs, l’ombre de cette musique. Des roulements de tambours lourds, appuyés, aussi grave que le battement d’un organe vital qui pourrait s’arrêter. Peut-être même entends-je quelques éclats de cuivre – un rire, un cri – suivi d’une clameur étouffée qui parvient, malgré les ruelles torturées, à me faire frissonner de haut en bas. Sur les murs immobiles je pressens le dessin d’une vision irréelle mais bien là, devant moi.
Soudainement, alors que mes pas me rapprochent toujours du cœur de la ville et de ses battements sourds, des êtres émergent dans les rues désertes, surgissent des coins, des murs, des portes basses et remplissent l’espace qui, un instant auparavant, était désespérément désert ; des dizaines, des centaines de vies, d’ombres en mouvement, marchant d’un pas pressé et contradictoire : chacun son chemin, vers l’origine des pulsations de cuivre. Hommes et femmes, grands-mères et enfants, badauds endimanchés et touristes ahuris, jeunes, vieux, grands, gros, coiffés, fagotés, étriqués, gras, hautains, imbéciles, joyeux, tristes, bavards, parmi lesquels se sont glissés d’étranges figures vêtues de robes médiévales, le pas lourd, la tête prolongée par un cône sombre qui pointe vers le ciel comme dans l’espoir d’un signe. De ceux-là, on ne voit que les yeux, le reste du corps est dissimulé par ce costume sombre, effrayant, brodé dans un âge sans nom pour porter douleur et pénitence par tous les recoins de la ville où s’entassent dans une terreur respectueuse les habitants fervents et ceux qui ne veulent pas chercher le repos. Il est fini ce temps là, celui du repos.
Les rues s’agitent, les rues fourmillent de mille regards en mouvement, de dix mille pas qui s’enchaînent et piétinent, vers les centaines de lieux où doit se dérouler le culte qui veut troubler la ville à l’heure paresseuse.
***
C’est ici que je me retrouve, debout, pressé dans la sueur de cent autres êtres humains, le nez en l’air face à deux lourdes hautes portes de bois impatientes de délivrer leur vertigineux mystère. D’autres défilent déjà, à travers les rues et la foule, dans l’odeur entêtante des encens et des cierges, mais c’est celui-là que j’attends. C’est vers lui que, malgré moi, mes pas et la foule imbécile m’ont mené.
A l’intérieur de l’édifice, trois grands coups sont frappés, et résonnent. Le murmure piaillant de la foule s’étouffe. Avec un craquement de cercueil, les deux battants de la porte cloutée s’écartent, s’ouvrent comme une mâchoire monstrueuse et lourde de prophéties.
Des hommes apparaissent, en file sortant de la bouche de l’église, tous pieds nus, dissimulés sous ces costumes de bure vierge terminés en pointe. Celui-là porte un crucifix plus lourd que les péchés de dix hommes, ceux-là des grands cierges noirs dont ils se servent pour appuyer leur pas solennel et ouvrir un passage dans la foule amassée. Ils sortent au crépuscule.
Alors les tambours éclatent et battent à tout rompre un rythme lourd à trois temps, grondant comme l’orage qui veut prévenir que la foudre va tomber. Ici. Puis ce sont les cuivres qui déchirent le silence à l’intérieur. Des portes s’écoule toujours un flots de costumes durs progressant à petits pas. Enfin, il sort : le char de la mort mélancolique trônant sur un monde noir.
Durant les heures qui ont précédé, d’autres chars ont parcouru le cœur de la ville, pour exhiber aux notables et au peuple ce que c’est que la douleur, le sang et quelle passion endura le Christ au moment de sa merveilleuse agonie.
Là, montée sur un luxe de dorures et d’argent du Pérou, candélabres et encensoirs, à travers la fumée épaisse du rêve que fait la ville à l’ombre des crucifix, c’est la mort - un squelette d’ébène juché sur un globe d’obsidienne, une faux négligemment posée sur la cuisse. Une trentaine de porteurs suant d’huile et d’ail la fait cheminer d’un pas chaloupé à travers la ville et les regards interrogés.
La mort, le crâne appuyé sur les os de sa main sans chair, portée par les rues, sous le grondement inquiétant de tambours à trois temps. La ville fait un mauvais rêve, tout habité de souffrance et de sang coulant sur des montagnes de fleurs artificielles. Tout l’or du monde n’y peut mais, tous retiennent leur souffle en espérant que la mort ne porte pas sur eux son regard mélancolique.
La procession avance, par à-coups de trompettes, et la mort s’éloigne avec elle et se perd dans le bruit de dix autres qui, comme autant de visions irréelles, se promènent dans la ville, font un petit tour pour asphyxier la population.
***
Plus tard, j’ai vu un autre char avancer dans son balancement rythmé par la dramatique des cuivres. Sur le châssis d’or et de vermeil, à la lueur des cierges, se tenait le Christ en croix, implorant le ciel sourd, et face à lui en contrebas sa mère à genoux, les mains blanches de prière et le regard, lui aussi implorant, plein de souffrance, de compassion et d’incompréhension. Oh ce regard ! Tandis que le char tournait dans la foule puis s’éloignait dans la brume, j’ai senti le regard de cette mère se poser sur moi et peser, à travers l’épaisse fumée antique et les chants des vieilles femmes.
Trois grands coups ont résonné en moi sous ce regard. Deux lourdes portes de bois se sont ouvertes. Dans un grincement affreux, elles laissèrent s’échapper ce souvenir qui, sans que je le sache, me hantait depuis des jours et cherchait à s’exprimer : je n’aime pas les vieilles photographies.
Je me souviens de ma mère me parlant de mon grand oncle sur une photo de lui à mon âge. « J’ai été très frappée me dit-elle, parce que j’ai d’abord cru que c’était toi sur cette vieille photographie, tellement vous vous ressemblez ».
Cet homme est mort il y a peu. Je ne l’avais pas vu depuis des années, je l’ai très peu connu à vrai dire. Cependant, je suis, depuis ce moment là, la vieille photographie, habité par l’idée pénible que je porte le visage d’un autre, aujourd’hui d’un autre qui a cessé de vivre. Ce sont mes traits mais ce n’est pas moi, pas tout à fait. Dans le miroir, je voyais un étranger qui me ressemblait. Mon vrai visage restait prisonnier au fond de mon ventre aujourd’hui il hurle en digérant. Dehors, j’agite un masque de cire funéraire pour faire croire que je suis bien vivant, mais lorsque je m’allonge et cherche le repos, lorsque mes traits s’immobilisent et se confondent avec ceux de cet autre, je me relève brusquement, saisi d’une angoisse vertigineuse : ne suis-je pas déjà mort ?
J’étais en voyage le jour de l’enterrement, ailleurs. Je crois que c’était une bonne chose : qu’auraient dit ses parents, la foule de ses amis, en me voyant, portant son visage de jeunesse au grand jour à l’heure de son enfouissement ?
Sur le char, je me souviens du Christ d’olivier crucifié. Le regard blanc tourné vers le ciel, le corps et le visage soulignées de longues traînées de sang – « chacun sa croix », semblait-il dire sous la patine. Vrai, la mienne est un visage qui ne porte pas mon nom et se tord de douleur en son sommeil.
Je me suis réveillé en sursaut, suant et tremblant, sans troubler pour autant le calme des rues blanches et des oiseaux paresseux. Rien ne bouge dans la chambre. J’ai le visage d’un mort et les rêves d’un moribond.
Ici, nous avons tous la même mère et chacun un père différent. Cela explique que nous nous ressemblions tous et que pourtant nous ayons chacun notre caractère. Surtout n’allez pas croire pour autant que ma mère est une catin, loin de moi l’intention de suggérer une telle idée. Seulement, lorsque l’on possède cette faculté qui est la sienne d’être perpétuellement en chaleur et qu’aucune institution ne vous empêche de forniquer librement, eh bien on fornique, voilà tout, et on en paye les conséquences, c’est-à-dire moi et mes soixante-douze frères.
Contrairement à ce que l’on croit communément, de nombreux avantages accompagnent la vie dans une telle famille. Par exemple, il y a toujours quelqu’un auprès de vous avec qui jouer et, si d’aventure il ne voulait pas, il suffirait de lui mordre un peu le cou, les pattes ou la queue pour le convaincre d’entrer dans la danse. C’est ce que je préfère avec ma famille : personne ne me blâme jamais lorsque j’en mords un membre.
A côté de nous, bien sûr, il y a les hommes. Oh, pas trop, c’est une petite ville. Ils ne sont pas méchants ni vraiment gentils avec nous. Ils nous donnent à manger, ça oui, mais pour le reste notre sort les indiffère totalement. Sauf bien sûr lorsque l’on aboie trop fort ou que l’on essaye de choper le mollet d’un bambin. Là ils crient, ils nous font peur avec des pierres, mais ça ne dure pas longtemps. C’est bon pourtant, les mollets.
Mon maître – je l’appelle comme ça parce que c’est lui qui me nourrit mais sinon figurez-vous que je ne suis pas du genre à donner la papatte ou faire des entrechats, plutôt crever – mon maître, donc, c’est un drôle de bonhomme. C’est un vieil homme, très noir avec une fine barbe blanche, mais, bien sûr, ce n’est pas cela qui est étrange. D’ailleurs, aussi loin que je me souvienne, il a toujours été comme ça, noir avec une barbe blanche, et pourtant j’ai cinq ans, ce qui n’est pas rien tout de même.
Non, ce qu’il y a de drôle avec lui, c’est son comportement, la façon dont il vit, si vous voulez. Je m’explique : le matin – et pour lui le matin c’est toujours au moment où le soleil se lève – il sort de sa maison avec ma pâtée et il m’appelle. Bien sûr, j’accours tout de suite. Mais pas parce qu’il m’appelle, hein, plutôt parce que je suis réglé comme une horloge et qu’elle correspond à la sienne. En général il me dit bonjour, me caresse un peu, puis il va s’asseoir sur sa chaise, sur la véranda. Il pose les mains sur ses cuisses, il soupire doucement et après cela, il ne bouge plus de la journée. Oh, bien sûr, il fait parfois un signe de la main aux gens qu’il connaît – et comme il est vieux il connaît quasiment tout le monde – mais ceux-ci font semblant de ne pas le remarquer et ne lui parlent que très rarement. A part cela, il ne décolle pas de son siège et reste assis là à boire des canettes. Le soir, il remplit mon bol, soupire encore et puis il rentre, la nuit tombe et la journée est finie. Depuis cinq ans que je suis là, je ne l’ai jamais vu agir autrement, je ne l’ai jamais vu dépasser les limites de sa véranda et c’est à peine s’il remercie sa nièce, qui chaque semaine lui apporte de quoi manger et boire. Je ne l’ai jamais vu garder les yeux ouverts plus de vingt minutes d’affilée.
Ma mère, qui est une sage femme notez le bien, m’a souvent dit que mon maître n’a pas toujours vécu ainsi. Autrefois, selon sa propre mère à elle, il avait les cheveux noirs, aussi noirs que sa peau, et il ne vivait pas seul. Dans la maison, il y avait des femmes, des enfants, du bruit, de la vie quoi. Lui-même n’était pas tassé et ankylosé comme il l’est aujourd’hui, c’était même un grand gaillard, et musclé avec ça. Il sortait chasser, il dansait, il forniquait, il chantait.
Et puis un jour, comme ça, clac, du jour au lendemain, tout cela a cessé. Les gens, le bruit, la vie. Il s’est assis sur sa chaise et ses cheveux ont blanchi. Lui-même s’est mis à blanchir on pourrait dire étant donné qu’il ressemble vraiment à un fantôme. C’est vers ce temps là que je suis arrivé, moi.
« Mais maman, ai-je un jour demandé ingénument, que lui est-il donc arrivé pour qu’il rabougrisse ainsi ? ».
Ma mère a vaguement parlé d’un grand malheur, un accident ou quelque chose comme ça, et puis ce fut tout. Un malheur, bon, oui, je veux bien mais on en a tous des malheurs ; tenez, moi, par exemple, pas plus tard qu’hier je me suis fait chiper un os à moelle de première bourre. Ca n’est pas un malheur, ça, peut-être ? Bon, eh bien je n’ai pas cessé de vivre pour autant, la preuve c’est que je suis toujours là pour vous raconter mon histoire.
Bref, pour en revenir à mon vieux maître, c’était pour moi un vrai mystère. Et cela aurait pu le rester, remarquez, seulement voilà : il arrive toujours un jour où, et c’est pour cela que je me suis décidé à raconter, à cause du jour où. Je dis jour, mais ce n’est pas tout à fait exact, pardonnez-moi, parce que cela s’est passé la nuit et même, le fait ne peut pas être totalement anodin, une nuit de pleine lune.
Je dormais tranquillement sur la véranda, cela m’arrive parfois pour ne pas avoir à me donner la peine de courir de trop bon matin pour aller chercher ma pâtée, je dormais paisiblement, donc – peut-être je rêvais même mais, allez savoir, après tout je ne suis qu’un chien – quand j’entendis la porte d’entrée s’ouvrir. Ayant tout de même quelques instincts j’ouvre un œil et, à ma grande surprise, je vis mon maître sortir de chez lui. Tout de suite j’ai remarqué quelque chose de très curieux : il ne dégageait aucune odeur et cela, vous ne vous en rendez peut-être pas compte, ce n’est pas banal, même s’il faut bien dire qu’il n’a jamais eu une très forte odeur, mon maître, à peine une demi odeur. Mais là : pas du tout.
Et cela a continué dans le même genre bizarre, parce que non seulement il est sorti au milieu de la nuit – j’ai tout d’abord pensé qu’il avait peut-être une espèce d’insomnie – mais il n’est pas allé s’asseoir sur sa chaise, non, tout en se tenant très droit, il a descendu les quelques marches de vieux bois et, sans se retourner, il s’est dirigé vers la forêt.
Que croyez-vous que j’ai fait ? Je l’ai suivi bien sûr, parce que les forêts les soirs de pleine lune c’est dangereux, tout le monde sait cela pourtant, et je ne voulais pas qu’il lui arrive un autre malheur à mon vieux, vous comprenez. Mais n’allez pas tirer de conclusions hâtives, hein, n’allez pas croire que je l’aimais mon maître, parce que nous les chiens, nous n’avons pas d’âme, pas de sentiments, c’est bien connu. Qui pourrait croire que nous sommes intelligents en voyant notre air misérable ?
Mais j’en reviens à mon sujet, pardonnez-moi ces digressions. J’ai donc suivi mon homme dans la forêt et je l’observais bien tandis qu’il avançait : il paraissait trouver son chemin sans le secours de ses yeux, comme attiré par quelque chose.
Apparemment, c’était dans une clairière, puisque c’est là qu’il s’est arrêté, les yeux vides et les bras ballants. Au bord d’une rivière, ou plutôt d’un torrent rugissant entre deux énormes rochers. Dans la lumière de la lune, même son corps noir paraissait blanchâtre, transparent même. Je me suis assis à ses pieds, de là j’étais bien placé pour l’observer et l’écouter. A vrai dire, plus je le regardais, moins je le reconnaissais et lorsqu’il s’est mis à parler, ou plutôt à murmurer, sa voix aussi me parut étrangère, beaucoup plus vive que celle que j’avais toujours entendue malgré son ton faible. Je ne sais pas à qui il parla – à lui-même ou à un autre ? – je l’ignore toujours après avoir repassé cent fois le problème dans ma tête.
« Elle va revenir, oui, je sais, je le sais. Va-t-elle revenir ? Oui, non, il est temps. Il est temps pour moi, depuis longtemps. Je suis prêt, viens, reviens. Cela fait longtemps que je suis prêt, que tu es loin, tu es partie. Alors quoi, reviens. J’attends, l’autre. Tu ne peux pas, me prendre une moitié et partir. Me laisser là. Seul. Avec une seule moitié de moi-même. C’est ta nuit, je le sais, j’ai attendu, autant qu’il a fallu, viens. Pour moi, il est temps, cela fait longtemps. Vas-tu revenir ? Va-t-elle revenir, et les autres avec ? Allez quoi, je suis là de nouveau, et toi ?... » Cela aurait pu continuer ainsi longtemps, remarquez, pour toujours même comme je l’ai cru un instant, mais j’ai dû gémir faiblement, ou pousser bien involontairement un grognement et il remarqua ma présence. Cela rompit le charme, il se retourna vers moi, le visage déformé par une colère sourde : « Que fais-tu là, toi ? Qui t’a dit de venir ? Il n’y a rien à manger pourtant ! » (Remarquez au passage dans quel mépris nous tiennent les hommes, mais celui-là je lui pardonne, il n’était pas dans son état normal). Mais un nuage passa sur la lune et, soudainement, il changea tout à fait d’attitude et devint même parfaitement joyeux : « Oh, mais je comprends, ha ! C’est toi, n’est-ce pas ? Tu es venu me chercher, enfin, tu as mis le temps. Oui, je te reconnais, c’est bien toi. C’est subtil de ta part de te faire passer pour mon chien, mais je vois bien qui tu es en réalité. Comment ? Oui, tu as raison, absolument raison, il est temps de rentrer à la maison ». Notez bien que je n’avais absolument rien dit, mais que pouvais-je refuser à cet homme que je voyais sourire pour la première fois ?
Je l’ai donc guidé, jusqu’à la maison et, sur le chemin, il me caressa vivement et sifflota même une petite chanson que je n’avais jamais entendue. A vrai dire, je ne l’avais jamais entendu siffloter quoi que ce soit. Il est rentré chez lui et je me suis installé sur la véranda, mais j’eus beaucoup de mal à dormir cette nuit là : il y eut un vacarme d’enfer dans la maison, des bruits de gens qui courent, qui crient, de gamins qui jouent et de femmes qui essayent de ne pas se prendre les pieds dedans et, par-dessus tout, mon homme qui chantait à pleine voix. Aucun voisin n’est venu se plaindre.
La suite, vous la devinez, bien sûr, j’ai tout de suite remarqué que vous étiez d’une intelligence supérieure : le lendemain matin, au lever du soleil, le bruit avait cessé et personne n’apparut sur la porte. Lorsque mon maître sorti enfin de la maison, ce fut les pieds devant, comme on dit, porté par deux officiers des pompes funèbres.
La chaise est restée vide, mon vieux maître a finalement rencontré celle qu’il attendait depuis si longtemps et qui, d’une manière que je ne m’explique toujours pas, avait choisi de prendre ma forme pour revenir vers lui. Son nom, tout de même, vous n’allez pas me faire l’insulte de me le demander j’espère.
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